1er novembre 2020 Fête de la Réformation 1 Corinthiens 11,23-29; Psaume 92; Matthieu 28,16-20

Protestantisme et sacrements

Les sacrements sont des rituels symboliques; ce sont des signes concrets de la présence active de Dieu dans notre vie, des signes de son amour inconditionnel qu’on appelle la grâce. Un sacrement est un acte sacré, un rituel central de notre foi. Dans les sacrements, Dieu se rend manifestement présent à la communauté qui l’invoque; ils sont les véhicules de la grâce; ils sont donc d’une grande importance pour notre foi.

Même s’il est vrai que l’Église luthérienne admet un troisième sacrement, celui de la pénitence, toutes les Églises protestantes reconnaissent fondamentalement deux sacrements : la communion et le baptême, les deux rituels qui nous viennent des paroles mêmes de Jésus, comme nous venons tous juste de lire, dans la Première Lettre de Paul aux Corinthiens pour la communion, et dans l’évangile de Matthieu pour le baptême. Mais une fois cette ceci dit : les différences sont nombreuses dans la compréhension et la pratique de ces deux sacrements du protestantisme !

On devrait plutôt parler des protestantismes plutôt que du protestantisme. Nous savons que l’élément déclencheur de la Réformation, que nous célébrons aujourd’hui, s’est passé le 31 octobre 1517, dans la ville de Wittenberg, alors que Martin Luther affiche sur la chapelle du château seigneurial ses 95 Thèses contre l’Église catholique. Mais tout de suite après, au long du 16e siècle, nous assistons non pas à une seule Réforme, mais à plusieurs Réformes simultanées.

Tout d’abord, la Réforme luthérienne, celle de Martin Luther et de Philip Melanchthon qui s’étend en Allemagne et dans les pays scandinaves.

Ensuite, la Réforme dite « réformée », celle de Jean Calvin et d’Ulrich Zwingli, qui s’étend surtout en Suisse, en France, puis en Écosse.

Puis la Réforme radicale, celle des Anabaptistes, des Illuministes, des Antitrinitaires, dont des groupes naissent un peu partout en Europe.

Sans oublier la Réforme anglicane qui prend vie en Angleterre, et s’épanouit dans tout le monde anglo-saxon.

Si tout ce beau monde s’entend sur le « Salut gratuit obtenu par le grâce », chacun a sa propre compréhension des deux sacrements qui actualisent cette grâce, qui la rendent visible dans la communauté croyante, et cette diversité de points de vue entraînera de nombreuses disputes, des confrontations, des conflits et même des guerres !

Que l’on pense aux Anabaptistes qui ont été persécutés à la fois par les Luthériens, par les Réformés et par les Catholiques !

Que l’on pense à cet antagonisme majeur, cette grande animosité entre Luther et Zwingli sur le sens à donner à la communion. En 1529, à Marbourg, il y a une rencontre en Luther, Zwingli et Martin Bucer pour un écrire un texte qui unirait tous les protestants. Ils ont été d’accord sur 14 points sur 15 ! Le 15e, c’était la discorde sur le sens de la Cène et à cause de ça, il leur a été impossible de présenter un front uni devant l’empereur.

Aujourd’hui, heureusement, même s’il peut y avoir encore des différences de point de vue, il n’existe plus de si grands désaccords et nous vivons sous un mode de l’intercommunion, où nous partageons nos richesses dans la diversité.

Un des problèmes avec le mot « sacrement », c’est qu’il ne se trouve nulle part dans le Nouveau Testament ! En cela les Anabaptistes ont sans doute raison de parler d’ « ordonnances » de Jésus.

Un autre problème est leur nombre ? Y en-a-t-il seulement 2 ? Pourquoi pas 3 comme le disent les Luthériens ? Ou 4, si on ajoute, comme certains groupes mennonites le font, le lavement des pieds ? Jean Calvin, pour sa part, aurait bien voulu ajouter à la liste la consécration des pasteurs. La confirmation ou l’onction des malades ont aussi leurs partisans.

Et juste à côté des sacrements, il faut compter d’importants rituels, pas seulement la confirmation, le mariage et les funérailles, mais aussi la prière d’intercession, l’accueil des autres, le service auprès des plus faibles, la louange de nos cœurs…

Un autre problème se situe dans le caractère ontologique des sacrements. Sont-ils le véhicules de la grâce ? Le signe de la grâce ? Le moyen ou la manifestation du Salut ?..

Pour nous les Réformés, les sacrements ne nous donne pas la grâce de Dieu; c’est la résurrection seul du Christ qui donne le Salut.

Pour les Réformés, les sacrements n’occupent pas une place centrale dans notre pratique, ni dans le culte, ni dans la piété chrétienne. Dieu vient à notre rencontre dans sa Parole, la Bible !

                À la source et au cœur même de la vie des croyants, se trouve l’écoute, la lecture et la méditation de la Bible (c’est ça qui est primordial) et les sacrements viennent après. On le voit dans la disposition des églises de tradition réformée : la chaire domine la table de communion. Un culte peut être complet sans communion, mais un culte ne sera pas complet sans prédication, une prédication à partir, bien sûr, de la Parole de Dieu.

On pourrait presque dire que, parce que Dieu se manifeste dans la prédication, elle devient aussi, elle aussi d’une certaine façon un sacrement. La prédication, premièrement, sert de témoignage, comme un signe extérieur de notre foi, de notre espérance et de notre amour, pour les autres, pour le monde qui nous entoure. Et deuxièmement, la prédication a aussi une grande valeur pédagogique : elle renforce nos faiblesses, elle répond à nos quêtes, elle comble nos besoins de rassemblement et d’enrichissement mutuels.

 

En ce dimanche de la Réformation, il est bon de se rappeler du courage et de la ferveur de réformateurs; et il est bon, également, de nous rappeler ce qu’ils nous ont légué d’essentiel.

David Fines


Église unie Saint-Jean – 18 octobre 2020 Psaume 99 : Le Seigneur est toi 1 Thessaloniciens 1,1-10 : La foi des Thessaloniciens Matthieu 22,15-22 : Le tribut dû à César                 Une action de grâce

Il faut reconnaître qu’un titre comme Première Lettre aux Thessaloniciens, ce n’est pas très accrocheur, pas très vendeur. Pourtant, à chaque fois, je ne peux lire cette Première Lettre aux Thessaloniciens, sans émotion, sans un certain émoi, sans une petite dose d’excitation. C’est que cette Lettre aux Thessaloniciens est le plus ancien document chrétien connu. Elle est adressée à l’église (ekklèsia = assemblée convoquée) des Thessaloniciens, la toute jeune communauté chrétienne de Thessalonique. De plus, nous avons lu le chapitre 1, donc les tout premiers mots du premier écrit de toute la littérature chrétienne. On touche là à quelque chose de très précieux.

Thessalonique était la capitale de la Macédoine, une province du nord de la Grèce; c’était, à l’époque, l’un des trois ports principaux sur la mer Méditerranée, situé aussi sur l’une des plus grandes routes commerciales de l’Empire romain, la Voie Egnatia qui reliait Rome à Byzance. Dans cette cité commerciale florissante, on retrouvait, en plus des Grecs et des Romains, de nombreux étrangers dont une importante colonie juive

Thessalonique, fait significatif, c’est la première métropole que Paul aborde en Europe après un travail de mission en Asie (aujourd’hui Liban, Syrie et Turquie). Il y a donc avec cette mission à Thessalonique un changement important : l’œuvre du Christ prend une toute autre envergure, une ampleur nouvelle, des horizons insoupçonnés. L’expression « Jusqu’aux confins de la terre » qu’avait employait Jésus commence à se dessiner.

La fondation de la communauté de Thessalonique est relatée par Paul lui-même dans le livre des Actes au chapitre 17. Il est alors accompagné par Sylvain (ou Silas[1]) et Timothée; les trois envoyés ont séjourné à Thessalonique dans le courant de l’été et de l’automne de l’année 50, durant une campagne missionnaire dans cette province de Macédoine. En quelques semaines, Paul et ses compagnons y rallient des Juifs, des prosélytes et des païens. L’église comptait quelques membres de la classe aisé (Ac 17,4-5), mais la plupart venaient des couches laborieuses et pauvres. La majorité des membres d’anciens païens.

On se demande comment les apôtres ont pu ainsi fonder des « églises » !! À partir de rien. En fait, relater « à partir des Écritures (…) que le Messie devait souffrir, ressusciter des morts et ce Messie, c’est ce message que je vous annonce » (Actes 17,4) avait déjà un aspect intriguant, attirant; en plus, le message de la Bonne Nouvelle de pardon, de compassion de Jésus, d’une vie renouvelée, était tout aussi fascinant; mais ce que les gens remarquaient tout autant et peut-être plus, c’était le comportement des adeptes de cette nouvelle foi : ils se mettaient au service de l’autre; ils manifestaient un accueil inconditionnel de l’autre, de tous les autres; ils agissaient contre les inégalités, contre les abus de pouvoir. Ils étaient au servie de l’autre, et surtout au service des plus faibles : ils prodiguaient des soins aux malades; ils s’approchaient des pauvres; ils consolaient les isolés; ils se mettaient du côté des veuves et des orphelins; ils enseignaient aux illettrés, ils accompagnaient les mourants… Ils s’évertuaient à abattre les murs, tous les murs. Dans une société très hiérarchisée, très compartimentée, ils bâtissaient une nouvelle communauté basée sur l’égalité, l’équité et surtout la justice. (Joie, amour, on saura que vous êtes mes témoins)

À la suite d’importants remous provoqués (certains chrétiens avaient été traînés devant les magistrats) par leur activité (et leur succès !), Paul et se compagnons doivent interrompre leur œuvre et, de nuit, quitter précipitamment la ville. C’est contrecœur, le cœur gros que Paul une communauté à peine formée. On comprend son inquiétude au sujet de ces nouveaux chrétiens, laissés à eux-mêmes durant les persécutions. Lui et ses deux compagnons se rendent à Bérée puis à Athènes (à environ 550 km). Mais n’y tenant plus, le trio décide que Thimothée (inconnu à Thessalonique) sera dépêché là-bas pour prendre des nouvelles, pour s’enquérir de la situation de la communauté naissante et pour affermir les frères persécutés. Pendant que Timothée effectue son aller-retour, Paul ne restera pas inactif : il fondera l’église de Corinthe. Et c’est dans cette ville que Timothée rejoint Paul pour lui faire son rapport : il rapporte de bonnes nouvelles de Thessalonique : les chrétiens ont tenu bon; ils restent attachés à Paul et à son enseignement ! Et c’est ainsi que Paul et ses deux comparses enverront, soulagés par la ténacité et la persévérance des Thessaloniciens, cette première lettre chrétienne à être rédigée; vers la mi-51. Un an à peine après la fondation de l’église, et moins de deux décennies après la mort et la résurrection de Jésus.

En lisant la 1er Lettre aux Thessaloniciens, on touche aux origines profondes de notre foi. (D’autres textes rapportent des traditions plus anciennes, mais 1 Thessaloniciens est le premier document chrétien.)

La lettre est écrite par les trois missionnaires fondateurs de la communauté à laquelle elle s’adresse, Paul Sylvain et Silas, c’est ce qu’on peut lire dès le verset 1. Mais Paul apparaît clairement comme l’auteur principal, même si le « nous » rédactionnel prédomine. Elle nous en apprend beaucoup sur quel homme était Paul, et quel genre de lettre il écrivait.

Le premier but de cette lette est d’exprimer la reconnaissance de l’apôtre… en des termes des plus enthousiastes.

Nous en avons lu le chapitre 1. En effet, c’est une action de grâce, qui s’étend en fait sur les 3 premiers chapitres ! L’apôtre remercie Dieu parce que les jeunes convertis ont tenu bon sous la persécution (des autorités juives) et qu’après avoir accepté l’Évangile ils sont même devenus des modèles pour les autres chrétiens.

On ne retrouve aucun développement doctrinal, aucune envolée sur l’une ou l’autre des grandes questions théologiques. Paul veut manifester l’intensité de ses sentiments qui le lient aux Thessaloniciens. Après ces moments d’inquiétude, Paul est dans l’euphorie des bonnes nouvelles qu’apporte Timothée. Sa joie de voir rayonner la foi naissante de la jeune Église s’exprime dans cette longue action de grâce (les vv.2 à 10 ne forment d’ailleurs qu’une seule et même phrase !). Il sait que les frères de Thessalonique sont dans la bonne voie et qu’ils ont résister à l’épreuve. Il ne leur fera qu’une seule recommandation : de persévérer dans cette voie et faire de nouveaux progrès.

La semaine dernière, nous avons célébrer l’Action de grâce, en énumérant les nombreuses raisons de remercier Dieu : pour les récoltes, pour la fertilité des sols, pour l’abondance… Sachons aussi rendre grâce à Dieu que notre message a toujours du sens aujourd’hui et que gens l’écoutent et se l’approprient.

 

Dans l’évangile de Matthieu, Nasser nous a lu ce passage où il est question de l’impôt dû à César. Il est à situer dans une série de controverses, de pièges, de polémiques, de confrontations qui opposent Jésus à ses adversaires : les pharisiens qui demandent un signe du ciel; argumentation sur le mariage et répudiation; la résurrection et la femme aux sept maris, quel est le plus grand commandement, le personnage du messie, de quelle autorité fais-tu cela, guérison un jour de sabbat… des polémiques dont Jésus sort vainqueur. Dans Matthieu, peut lire : « À ces mots, ils furent tous étonnés et, le laissant, ils s’en allèrent. » Mais dans Marc on lit : « Et nul n’osait plus l’interroger » (Mc 12,34

En plus des charges indirectes (péages, douanes, taxes innombrables), les provinces payaient à l’Empire romain un tribut, qui était le même pour tous les habitants, tous les Juifs (seuls les enfants et les vieillards étaient exemptés); ce tribut était considéré comme le signe infamant de la sujétion du peuple à Rome (les zélotes d’ailleurs interdisaient à leurs partisans de le payer, avec toutes les conséquences que cela impliquait).

Est-ce que, ici, Jésus dit simplement qu’il faut en bons citoyens, payer, ses impôts ? Il met ces adversaires devant leurs propres contradictions : déjà utiliser la monnaie romaine, c’était une compromission avec l’envahisseur et l’acceptation d’un certain ordre politique. Oui, c’est oui, et non, c’est non. Mais surtout, Jésus rétablit les plans de façon adéquates, les paradigmes qui importent. Le devoir envers Dieu est d’un tout autre ordre que le devoir envers César : l’impôt qui lui est dû, ponctuel, temporaire, n’a pas le caractère absolu et définitif de l’obéissance à Dieu (Rappelons-nous ce que nous ont fait les Dix Commandements, le Décalogue, la semaine dernière : que l’obéissance est une façon de rendre grâce à Dieu).

Y a-t-il un lien entre les deux passages bibliques de ce dimanche, l’action de grâce de Paul et l’admonestation de Jésus ? Peut-être pas de lien direct. Mais nous pouvons tous les deux les mettre en lien avec notre situation très actuelle. Que lisons-nous dans les journaux, de quoi est-il question ces jours-ci dans les nouvelles ? De racisme ambiant, de ségrégation, d’ostracisation. Jésus aurait été le premier à pleurer et à être ému de compassion de cette mort ignominieuse à l’hôpital de Joliette, et le premier à pleurer avec ceux qui pleurent. Il a proclamé une ouverture totale et accueil inconditionnel de tous et toutes dans le nouveau Royaume : les exclus, les pauvres, les païens, les impurs, les incultes, les malades, les pestiférés, les sans-abri, les personnes réfugiées… À cela s’ajoute la leçon que nous offre Paul : c’est en allant vers les autres, en abattant les murs qui nous séparent que l’on édifier une nouvelle communauté, de nouvelles relations basées sur l’amour, le service et la justice.

 



[1] Silouanos est tiré de l’hébreu Sha’ûl (« demandé ») qui est le nom du roi Saül et de Saul-Paul


26 juin 2020 Radicalité !

Lectures : Genèse 22,1-14 : Le « sacrifice » d’Isaac

Psaume 13 : Juqu’à quand ?...

Matthieu 10,37-42 : Suivre Jésus

Le psaume 13 que nous avons lu convient très bien à notre méditation en ce temps de pandémie et de confinement. Il commence par toute une série de questions adressées à Dieu : « Jusqu’à quand ?... » Le psalmiste exprime sa perplexité, son désarroi devant les aléas difficiles qui lui arrivent sans comprendre. Mais le psaume se termine par une action de grâce : « Que je chante su Seigneur pour le bien qu’il m’a fait ! » Même dans des situations inextricables et incompréhensibles, la louange et l’espérance sont toujours de mise. Un psaume, peu connu, que nous aurions intérêt à lire et à relire.

Quant à lui, le chapitre 22 est l’un des textes de la Genèse — voire de tout l’A.T. — les plus connus, les plus lus, les plus étudiés. Les Juifs considèrent la « ligature d’Isaac » comme un des sommets de la révélation et ils la rappellent lors de leur nouvel an. Les chrétiens y ont vu un acte de foi exemplaire d’Abraham. Les musulmans retiennent aussi l’épisode, même s’ils ne s’accordent pas sur l’identité de la victime : Isaac ou Ismaël ? « Abraham sacrifiant », sujet de nombreux tableaux (et ici nous voyons l’interprétation qu’en a fait Le Caravage), comme Théodore de Bèze avait nommé une pièce de théâtre qu’il écrivit là-dessus. En tout cas, ce texte fondateur ne laisse personne indifférent.

Cet épisode arrive à un moment particulier de la vie d’Abraham. Parti d’Ur, à l’appel de Dieu, sa patrie, il arrive ans dans le pays promis, sans toutefois le posséder. Il doit attendre 25 ans l’accomplissement d’une autre partie de la promesse divine : la naissance d’un fils légitime, Isaac. La fin du ch. 21 le montre dans une sérénité enfin trouvée : Ismaël, son premier fils, fils de sa servante Hagar, est parti; la paix a été faite avec Abimélec, le puissant roi local et il réside tranquillement à Beer-Schéba, sous les arbres qu’il a plantés, en invoquant « le nom de l’Éternel, Dieu de l’éternité ».

C’est à ce moment que Dieu le met à l’épreuve — et de quelle façon ! Abraham doit offrir en holocauste le fils de la promesse. Il accepte et n’est arrêté qu’au dernier moment par l’ange de l’Éternel. Finalement, un bélier est substitué à Isaac.

Quelle épreuve radicale ! D’autres personnages bibliques ont été mis à l’épreuve par Dieu : Moïse, Jacob, Jérémie, Jonas, Paul… Ne sommes-nous pas nous-mêmes les lecteurs, les lectrices en cheminement, des auteurs bibliques, les disciples des prophètes et des apôtres ? Comme à des élèves, Dieu, en notre cheminement dans la foi, nous fait passer des épreuves.

Notons que c’est Dieu qui appelle. C’est toujours Dieu qui appelle le premier. Peut-il en être autrement ? Quelqu’un pense-t-il être capable de chercher Dieu par soi-même et de le trouver tout seul ? Nous, les disciples du Christ, Dieu nous appelle dans la foi. Mais voilà, Dieu m’appelle : « Abraham ? – Me voici… » Réponse qui reviendra trois fois dans le récit.

Donc une épreuve. L’épreuve de la rencontre. C’est bien de croire en Dieu, quand il n’est pas là, mais que faisons-nous lorsque Dieu se présente à nous ? Nous fuyons ? ou bien nous nous cachons ? Être gêné intellectuellement par ce récit de sacrifice ne serait qu’une fuite parmi d’autres. Ça nous éviterait de recevoir cette parole en pleine figure, en pleine face. Ça nous évite de réaliser qu’à travers ce récit, Dieu nous appelle : « Abraham ? – Me voici… »

Quelle épreuve ! « Prends tout ce qui est tien, prends ce qui est ta vie-même, et donne-le-moi… », « ton fils, ton unique que tu aimes… » Elle est dure, l’épreuve d’Abraham. (Sans compter celle de Sarah dont on ne dit absolument rien !) Elle me fait me poser la question : qu’est-ce qui m’est le plus cher, le plus cher au point que ce ne serait plus vivre, que de vivre sans ?

Pourtant, une chose saute aux yeux ou aux oreilles dans ce texte : il n’y a ni hésitation, ni refus, ni même question, de la part d’Abraham.

Car le Dieu qui parle à Abraham ne lui est pas inconnu… ce Dieu qui ne nous est pas inconnu ! Ce Dieu est celui qui conduit Abraham depuis le début de son histoire. C’est le Dieu de la promesse, promesse d’une terre et d’une descendance, promesse de grande bénédiction pour toute la terre à travers cette descendance.

Cependant, c’est vrai, texte ne manque pas de susciter de graves questions : Pourquoi le vrai Dieu, le Dieu saint, demande-t-il un sacrifice humain ? Pourquoi Abraham obéit-il sans discuter, alors qu’il a montré quelques temps auparavant dans son intervention en faveur de Sodome et Gomorrhe qu’il savait plaider respectueusement avec Dieu pour lui demander d’infléchir par grâce sa décision (18,17-33) ? Pourquoi Isaac se laisse-t-il faire sans résister, alors qu’il est un jeune homme (env. 13 ans) suffisamment fort pour porter le bois et qu’Abraham est vieux ? Pourquoi le Dieu omniscient dit-il qu’il a eu besoin de cet acte pour savoir qu’Abraham le craint ?

Les auteurs du Nouveau Testament ont voulu répondre à ces questions, bien légitimes. Plusieurs passages dans la Nouveau Testament font référence à cet épisode du « sacrifice » d’Isaac ». Hébreux 11,17-19 y voit une préfiguration de la résurrection; Jacques 2,21-23 insiste sur les « œuvres » justes d’Abraham; Hébreux 6,13-15 est centré sur l bénédiction de Dieu à Abraham… des passages qui ne répondent pas entièrement à toutes ces questions. Explication la plus poussée en Romains 4,18-22 : « Espérant contre toute espérance, il crut… » l’emphase sur la foi et la justice d’Abraham.

Mais affirmons de la façon la plus nette que Dieu n’approuve en aucune manière un sacrifice humain : la Loi (Lv 18,21; Dt 12,31), les livres historiques (2 Rois 16,3 35 21,6) et les prophètes (Jr 7,31; Mi 6,7) condamnent avec force ces pratiques barbares. Cette « abomination » est odieuse à Dieu : elle ne lui « était point venue à la pensée » (Jérémie 32,35). Donc, si Dieu donne cet ordre incongru, c’est qu’il veut apprendre à Abraham une leçon particulière sur ce sujet.

Nous refusons catégoriquement l’image d’un Dieu capable de demander de telles choses. Sans doute ce Dieu veut indiquer très clairement par là est justement qu’il ne demande pas de sacrifice humain. Il n’est pas un Dieu comme ceux des Cananéens qui entourent Abraham qui exigent les plus coûteuses des offrandes pour être favorables. Il est autre, il est le Dieu saint, le Dieu de la vie, pas de la mort. Sa faveur repose sur Abraham indépendamment de ce que ce dernier peut lui offrir, même de plus cher. La foi d’Abraham l’honore, mais elle doit être corrigée pour qu’il comprenne qu’il n’est pas un Dieu assoiffé de sang, mais le généreux pourvoyeur de l’alliance de grâce. Élohim n’est pas le Dieu qui exige, mais qui donne !

Nous en arrivons à la deuxième lecture qui nous est proposée pour aujourd’hui apparemment sans lien avec le premier passage; c’est un extrait d’un long discours lorsque Jésus envoie les disciples en mission qui s’étend de 10,5 à 10,42…

La toute fin de ce discours… un peu je-me-moi et personne d’autre : m’aimer moi, aller à ma suite, perdre sa vie pour moi, m’accueillir… Que s’est-il passé pour qu’il cherche à attirer autant l’attention de ses disciples sur sa propre personne ?

La première piste qui nous vient peut-être à l’esprit, c’est le premier des dix commandements : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta force, (et ces passages de l’Ancien Testament qui présente le Dieu des Israélites comme un Dieu jaloux), un commandement à applique à Jésus.

On pense aussi au quatrième commandement : Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi. Bien sûr, en disant cela, Jésus ne cherche pas à supprimer le quatrième commandement, qui demande d’honorer son père et sa mère, puisqu’il a lui-même reproché aux pharisiens d’annuler ce commandement pour conserver les héritages. Jésus a toujours eu pour son père et sa mère un attachement filial et il a vécu une trentaine d’années chez eux, à Nazareth. Mais cela ne l’a pas empêché de dire un jour : Qui est ma mère, et qui sont mes frères ? et de laisser entendre que sa véritable famille est constituée de ses disciples.

Le problème de cette piste, c’est qu’avec Jésus nous ne sommes pas (rarement) dans le strict respect d’observances religieuses. Ce n’est pas cela le message évangélique. Le contexte religieux de l’époque avait mis l’accent sur une multitude de prescriptions à observer. Au moment où il adresse aux disciples ce discours dont nous avons lu la conclusion, Jésus est sur le point de les envoyer en mission, et leur mission sera d’une tout autre nature, où l’amour supplantera l’observance de préceptes et des ordonnances. Si ce passage est radical, comme beaucoup d’autre dans cet évangile de Matthieu, ce n’est que pour l’amour de Dieu poussé à son extrême limite.

Le Seigneur Jésus dit qu’en accueillant les messagers qui prêchent l’Évangile, nous accueillons le Seigneur et nous faisons la volonté de Dieu. Il reprend en cela plusieurs rencontres rapportées dans la Bible : Abraham a reçu trois étrangers, et il a eu un fils à presque l’âge de cent ans; Lot a reçu des étrangers, et quand Sodome a été détruit, lui et ses deux filles ont survécu; Rahab la prostituée a reçu des étrangers, et elle et les autres dans sa maison seront épargné lors de la prise de Jéricho; la pauvre veuve de Sarepta a reçu un étranger, le prophète Élie, et alors la corbeille de farine ne s’est pas épuisée, et le pot d’huile ne s’est jamais vidé. Tous ceux et celles qui ont accueilli des étrangers ont obtenu la grâce de Dieu comme surprise. 

En fait, nous le savons bien, Jésus n’a rien d’un gourou ou d’un chef de secte égocentrique qui voudrait capter toute l’attention de ses disciples sur sa propre personne. Il a un autre objectif, un objectif qui recadre le message évangélique. Nous voyons, en lisant ce texte avec attention, que Jésus parle d’une seule chose : de l’amour. Pour en parler, l’Évangile a coutume d’employer deux verbes, alors qu’en français nous n’avons qu’un seul mot. Ces deux verbes sont philein et agapân.

Le premier, philein, désigne un amour fondé sur le sentiment, un amour dépendant de la personne qui l’inspire : les membres de la famille ou les amis. C’est un amour naturel : on aime sa famille parce qu’elle nous construit, on aime ses amis parce qu’on trouve chez eux des intérêts partagés.

Le second, agapân, exprime un amour d’une tout autre nature, un amour qui dépend non pas de la personne aimée, mais de la personne qui aime. C’est de cet amour que parle l’apôtre Paul dans son épître aux Corinthiens, quand il dit : L’amour prend patience, l’amour rend service, l’amour ne jalouse pas, il ne se vante pas, ne se gonfle pas d’orgueil, il ne cherche pas son intérêt, il ne réjouit pas de ce qui est injuste, mais il trouve sa joie dans ce qui est vrai, il supporte tout, il espère tout, il endure tout. L’amour ne passera jamais.

Quand l’évangéliste met dans la bouche de Jésus le verbe aimer, il choisit philein. Pour Jésus, cet amour n’est pas négatif, mais il veut montrer à ses disciples qu’il existe une autre façon d’aimer, parce que c’est celle de Dieu. C’est pourquoi il nous invite à dépasser nos attachements sentimentaux, sans les renier, mais en leur donnant une nouvelle dimension. Mettre Dieu avant toute autre relation humaine, c’est se donner toutes les chances pour que cette relation soit une relation de qualité. Cet amour-là est plus fiable et plus solide que le premier. C’est un amour « radical », plus grand que tout.

L’amour agapê est plus fiable et plus solide, parce que mettre Dieu à la première place dans toutes nos relations humaines, c’est éviter qu’une de ces relations tourne à l’idolâtrie.

Et puis il y a autre chose encore. Dans ce passage, le disciple est qualifié de « petit », et c’est à lui que l’on donne à boire. Curieux paradoxe ! Il détient la vérité et il est invité à l’humilité.

Jésus invite ses disciples à un amour fondé sur la volonté. Cet amour fondé sur la volonté la plus forte, c’est l’amour radical; cet amour fondé sur la volonté, c’est l’amour agapè

Et voila le lien entre les deux passages que je cherchais : la radicalité. La demande de Dieu à Abraham, l’épreuve qu’il lui fait passer est radicale… et les bénédictions qui suivent tout autant. L’amour que Jésus demande est un amour radical, où il n’y a pas de place pour les demi-mesures; mais les récompenses qui y sont attachées le sont tout autant.

 

David Fines


L'appel de l'amour (Psaume 116)

Saint-Jean 14 juin 2020

Genèse 12,1-9, Psaume 116, Matthieu 9,

 

L’appel de l’amour

                Il est facile de voir que le thème qui relient les passages proposés aujourd’hui par le lectionnaire est celui de l’appel… mais pas n’importe quel appel ! : l’appel de Dieu vers une grande destinée ! Abraham/Abram est appelé à quitter sa famille et son lieu d’origine pour un changement radical, afin que Dieu puisse le bénir et fasse de lui le « une grande nation »; et Matthieu, quant à lui, est appelé par Jésus par, à nouveau, un appel qui va bouleverser toute son existence, pour devenir l’un de ses disciples. Deux beaux passages denses, riches en enseignement, dans lequel deux personnages deviennent chacun un proche de Dieu, l’un de ses intimes, apte à recevoir un enseignement particulier; deux beaux passages sur lesquels il faudrait la peine de s’attarder surtout dans cette période de pré-déconfinement, pour réfléchir à ce qui nous attend bientôt, pour réfléchir sur ce à quoi Dieu nous appelle, à quelle grande destinée Dieu nous appelle collectivement.

                Mais aujourd’hui, j’ai bien plus à cœur de méditer sur ce psaume 116, si inspirant, si étonnant… Nous l’avons lu dans la version La Nouvelle Traduction Bayard, qui est sortie il y aura bientôt vingt ans, en 2001; pour cette traduction on a associé pour la traduction de chaque livre un écrivain et un exégète (et plusieurs spécialistes québécois comme Alain Gignac, Aldina da Silva, André Myre ou Jean-Pierre Pérvost avec qui nous avions fait une entrevue à l’émission Les Chemins protestants); cela donne un résultat joliment littéraire, proche de langue d’origine; on a pu le voir dans le rythme saccadé, les ellipses, la versification du psaume.

                Pourquoi ce psaume ? On le sait les 150 psaumes expriment toutes les émotions humaines : que ce soit la joie, l’allégresse, la louange, la gratitude, le soulagement, le désarroi, la perplexité, ou encore la peur, l’angoisse, l’effroi, le désespoir le plus profond. Ainsi lire le psaume dans une traduction proche de l’original nous rapproche encore d’avantage des émotions mêmes vécues par l’auteur. Et moi j’ai vécu une semaine à fortes émotions, avec mon frère qui est maintenant dans un centre de réadaptation après 51 jours à l’hôpital, avec ma mère qui se prépare à retourner dans sa résidence, avec ma fille qui en prise avec une infestation de punaises de lit, après un dimanche qui m’avait pas mal secoué... Et après tout ça, toutes ces émotions, voilà ce que Dieu m’envoie, ce psaume 116, pour m’accompagner, pour me guider, pour me secourir, pour m’aider à faire face à toutes mes émotions, pour m’aider à surmonter mes déceptions, mes frustrations, pour me consoler, pour m’aider à aller plus loin; une sorte d’appel (comme à Abraham et Matthieu) à avancer là où Dieu m’attend.

                On divise les psaumes en trois grandes familles selon leur parenté de thèmes. Premièrement, les louanges, la plus grande famille, contenant près de la moitié des psaumes, c’est d’ailleurs ce mot « louanges » qui a donné son titre au livre. Puis les psaumes d’instruction, motivés par une préoccupation didactique sur l’histoire sainte ou la volonté de Dieu; et enfin, les prières individuelles ou collectives, elle-même divisée en prières d’appel au secours, prières de confiance et prières de reconnaissance. Le thème prédominant du psaume 116 est la reconnaissance : le fidèle a été exaucé, il monte au Temple pour accomplir ses vœux et il fait monter vers Dieu le cri de son cœur soulagé.

                Mais remarquons avant tout comment commence le psaume : il n’y a pas à dire, il commence bien : « J’aime Yhwh, il écoute/ma voix dans mes cris… » En fait si on traduit littéralement on devrait lire : « J’aime… car le Seigneur entend ma voix et mes supplications. »

                Le premier verbe de ce verset se trouve sans régime. Mais il faut sous-entendre l’Éternel; c’est ce dont on peut se convaincre en comparant ce passage avec Ps 18,2 (NTB) « Oh Yhwh, ma force, j’aime… » Jean Calvin a écrit : « Le psalmiste ne juge pas nécessaire de nommer l’objet de son amour ». Peut-être aussi s’est-il abstenu de le nommer, afin de laisser à sa pensée toute sa généralité et de donner à entendre qu’un cœur dilaté par la reconnaissance aime à la fois son bienfaiteur suprême et tous ceux qu’il doit aimer.

Ce qui fonde cet amour, c’est que « l’Éternel entend mes supplications » (ma voix dans mes cris). Contrairement à ce que les gens pensent parfois, la foi ne suppose pas d’avoir une vie tranquille et reposée, des certitudes bien établies, une situation aisée... La foi ne nous fait pas échapper aux malheurs, au désarroi, aux frustrations, aux déceptions; la foi permet, dans ces circonstances, de s’adresser à Dieu et Dieu entendra « notre voix dans nos cris ». Ce psaume est notre psaume; comme d’ailleurs tous les psaumes bibliques; il est fait pour être prié et cru. Principalement lorsqu’on vit des soucis, et lorsque la prière n’est plus seulement des remerciements, mais aussi des supplications, des appels au secours. Dans le besoin, nous avons besoin de Dieu, et nous l’appelons... Dieu nous entend, Dieu écoute notre prière. Nous ne lui sommes pas indifférents. Comme dans tout amour, il faut être deux; eh bien, dans la foi, il y a nous, et il y a Dieu.

La foi aurait donc un lien non pas avec la connaissance, mais avec l’amour, qui est une connaissance intime, supérieure (pensons à Abraham et Matthieu), non intellectuelle. Et c’est bien ce à quoi nous assistons en partie dans ce psaume.

La foi nous permet, dans la détresse, de nous tourner vers Dieu. Appeler Dieu au fond du trou n’est pas du tout dénué de sens, car c’est là que Dieu se tient. Il est « compatissant », c’est-à-dire qu’il souffre avec nous. Le psaume 116 (v.5) dit : « Plein de compassion notre Dieu ». Notre souffrance ne l’atteint pas qu’intellectuellement, mais, à proprement parler, « aux tripes ». C’est la souffrance d’un père ou d’une mère quand son enfant souffre, quand son enfant vit mal, quand son enfant meurt. Pensons aux magnifiques élans de Job : « Je sais que mon rédempteur est vivant; Mon cœur languit au-dedans de moi. » (19,27). Pour Job, la certitude de la rencontre au fond du fond des ténèbres avec Dieu prépare le terrain à la manifestation de Dieu pour, précisément, lui dire sa compassion, pour lui montrer son amour.

Pour moi, le plus beau verset de ce psaume 116 est le verset 8 : « Oui, tu arraches ma vie de la mort, mes yeux des larmes, mes pieds de la chute. » (TOB : « Tu m’as délivré de la mort, tu as préservé mes yeux des larmes et mes pieds de la chute… (v.9) pour que je marche devant le Seigneur au pays des vivants. »

Ce verset 8 évoque une triple délivrance : Dieu sauve nos âmes, soutient nos cœurs accablés par l’épreuve, et nous préserve enfin des pièges et des erreurs dans lesquelles, faibles comme nous le sommes, nous risquons de trébucher. La totale ! « Voyez de quel grand amour Dieu nous a fait don ! » (1 Jean 3,1)

De plus, ce rappel du salut de Dieu dans et par l’amour nous fait prendre conscience des droits que notre Sauveur a sur nous. C’est pourquoi chacun peut se poser la question du verset 12 : « Quand pourrai-je rendre à Yhwh tout le bien qu’il m’a fait ? » La réponse du psalmiste, ce sont les premiers mots du psaume (J’aime)et c’est aussi le premier commandement de l'Évangile qui est à la base de tous les autres : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu… » Alors, de l’abondance du cœur, la bouche peut proclamer le nom du Seigneur.

Ce à quoi le psaume 116, m’invite et nous invite, ce à quoi il m’appelle, il nous appelle, en nous prenant par la main, c’est aussi ce à quoi l’Évangile nous porte, par l’Esprit : c’est le mouvement incessant de la supplication et de la louange, c'est le mouvement d’un amour sans cesse quémandé, reçu, rendu.

Aussi la foi, en tant qu’amour, si elle est ouverture à Dieu, est aussi, non pas par principe, mais par voie de conséquence, ouverture aux autres. L’amour implique de parler de la personne aimée… d’en parler à d’autres, bien sûr. La foi ne saurait donc se passer du témoignage, elle l’entraîne automatiquement avec elle. Il n’y a pas plus de foi muette qu’il n’y a de véritable amour secret. Mais le témoignage de l’amour n’est pas du discours ni de la théorie. Le témoignage de l’amour, c’est l’amour. Le témoignage de la foi, c’est une nouvelle relation possible avec les gens, avec ceux qui vivent autour, avec ceux qui, sinon, me seraient indifférents. La foi me fait aimer les autres.

Le Dieu de toutes les délivrances va alors me porter à être moi-même témoin, porteur, acteur, de délivrance, pour moi et pour les autres. Ce n’est pas un prix à payer, c’est une grâce de plus ! C'est encore et toujours lui qui agit en moi, pour moi, par moi. C’est sa parole de liberté qui ne sait pas s’arrêter à celui qu’elle libère, mais qui poursuit sa route pour en atteindre d’autres. L’amour est contagieux. Le psaume commençait par ce mot : « J’aime », sans préciser de complément. La logique de la phrase a fait comprendre souvent « j’aime Dieu ». Mais la logique de la foi a bien fait d’ôter ce seul objet. Car l’amour, d’une part, n’a pas d’objet, mais seulement des sujets. Et d’autre part, comme écrivait saint Jean, « celui qui n’aime pas son frère qu’il voit, ne peut aimer Dieu qu’il ne voit pas » (1 Jean 4,20).

 

Retiré du fond de la fosse des difficultés, ma prière et ma louange ne se distinguent plus vraiment de l’amour. « J’aime » est donc un bon raccourci pour dire en même temps la foi et la charité. En sachant que ce n’est pas depuis mes propres forces que j’aime, mais que c’est par celui qui « m’a aimé le premier » (1 Jean 4,19). De l’amour de Dieu en Christ à l’amour pour les autres. De sa délivrance à mon témoignage pour la liberté des autres. Dans la foi, nous ne vivons donc ni dans nos chambres (mais quand même un peu ces temps-ci) ni dans une chapelle, mais dehors, dans le monde. Pour invoquer Dieu et clamer son amour. 

David Fines


31 mai - Fête de la Pentecôte

1 Corinthiens 12,4-13 : Les dons de l’Esprit

                            Il y a diversité de dons de la grâce, mais c’est le même Esprit; diversité de ministères, mais c’est le même Seigneur; diversité de modes d’action, mais c’est le même Dieu qui, en tous, met tout en œuvre. 

                            À chacun est donnée la manifestation de l’Esprit en vue du bien de tous. 

                            À l’un, par l’Esprit, est donné un message de sagesse, à l’autre, un message de connaissance, selon le même Esprit; à l’un, dans le même Esprit, c’est la foi ; à un autre, dans l’unique Esprit, ce sont des dons de guérison; à tel autre, d’opérer des miracles, à tel autre, de prophétiser, à tel autre, de discerner les esprits, à tel autre encore, de parler en langues ; enfin à tel autre, de les interpréter. Mais tout cela, c’est l’unique et même Esprit qui le met en œuvre, accordant à chacun des dons personnels divers, comme il veut.

                            En effet, prenons une comparaison : le corps est un, et pourtant il a plusieurs membres ; mais tous les membres du corps, malgré leur nombre, ne forment qu’un seul corps : il en est de même du Christ. 

                            Car nous avons tous été baptisés dans un seul Esprit en un seul corps, Juifs ou Grecs, esclaves ou hommes libres, et nous avons tous été abreuvés d’un seul Esprit. 

 

Psaume 14,24-34 : Que tes œuvres sont nombreuses

Que tes œuvres sont nombreuses, SEIGNEUR !
Tu les as toutes faites avec sagesse,
la terre est remplie de tes créatures.

                            Voici la mer, grande et vaste de tous côtés,
                            où remuent, innombrables, des animaux petits et grands.

Là, vont et viennent les bateaux,
et le Léviatan que tu as formé pour jouer avec lui.
Tous comptent sur toi
pour leur donner en temps voulu la nourriture :

                            tu donnes, ils ramassent;
                            tu ouvres ta main, ils se rassasient.

Tu caches ta face, ils sont épouvantés;
tu leur reprends le souffle, ils expirent
et retournent à leur poussière.

                            Tu envoies ton souffle, ils sont créés,
                            et tu renouvelles la surface du sol.

Que la gloire du SEIGNEUR dure toujours,
que le SEIGNEUR se réjouisse de ses œuvres !

                            Il regarde la terre, et elle tremble;
                            il touche les montagnes, et elles fument.

Toute ma vie je chanterai le SEIGNEUR,
le reste de mes jours je jouerai pour mon Dieu.

                            Que mon poème lui soit agréable !
                            et que le SEIGNEUR fasse ma joie !

 

Jean 20,19-23 : Jésus souffla sur eux

                            Le soir de ce même jour qui était le premier de la semaine, alors que, par crainte des autorités juives, les portes de la maison où se trouvaient les disciples étaient verrouillées, Jésus vint, il se tint au milieu d’eux et il leur dit : « La paix soit avec vous. » 

                            Tout en parlant, il leur montra ses mains et son côté. En voyant le Seigneur, les disciples furent tout à la joie. 

                            Alors, à nouveau, Jésus leur dit : « La paix soit avec vous. Comme le Père m’a envoyé, à mon tour je vous envoie. » 

 

                            Ayant ainsi parlé, il souffla sur eux et leur dit : « Recevez l’Esprit Saint; ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis. Ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus. »

 

Il souffla sur eux…

 

                D’habitude, bien sûr, nous lisons, dans les églises, en ce jour de la Pentecôte, le récit bien connu que fait Luc de cet événement dans son livre des Actes des Apôtres, le récit qui décrit le grand vent impétueux, les langues de feu se posant sur chacun des disciples, la sortie de ces derniers dans les rues de Jérusalem, le récit de leur témoignage en de multiples langues que les gens alors présents comprennent et finalement qui se termine par le grand discours de Pierre.

                Mais le lectionnaire œcuménique, cette année, en plus de nous proposer la lecture traditionnelle de ce célèbre passage dans le deuxième chapitre des Actes, propose aux pasteurs, et aux communautés chrétiennes, de lire ce passage de l’évangile de Jean, celui que nous avons lu au chapitre 20. Un passage un peu négligé mais très intéressant, plein d’enseignement qui nous permet d’enrichir notre réflexion sur cette fête de la Pentecôte.

                Jean situe cet épisode le soir même de jour de la résurrection. Voici comment Jean décrit le déroulement de cette journée… « Le premier jour de la semaine… » (Jean 20,1) Marie de Magdala se rend au tombeau; elle voit la pierre qui est roulée et court prévenir Pierre et Jean; ceux-ci, à leur tour courent au tombeau; ils entrent l’un après l’autre dans le tombeau, Pierre en premier et ensuite et Jean, « après quoi, les disciples s’en retournèrent chez eux. » Ensuite, Jean continue en rapportant une première conversation entre Marie pleurant avec deux anges, puis une deuxième avec Jésus, qu’elle avait tout d’abord pris pour le jardinier; finalement Marie va annoncer aux disciples : « J’ai vu le Seigneur, et voilà ce qu’il m’a dit. »

                C’est ici que Jean alors place la rencontre entre Jésus et les disciples.

                On a (trop) souvent tendance à opposer la trame historique de Jean à celle des évangiles synoptiques, et on favorise ces derniers en disant que Jean est plus tardif, qu’il dépeint un Jésus plus philosophique qu’actif. Mais en fait, Jean n’a pas toujours tout faux, au contraire. Par exemple, il est le seul à mentionner trois séjours de Jésus à Jérusalem, ce qui correspond exactement à l’obligation demandée à tout Juif pieux de faire un pèlerinage annuel. Il est le seul aussi à rapporter des rencontres extrêmement importantes comme celle avec Nicodème ou celle avec la Samaritaine; il est le seul à décrire le lavement des pieds… Jean est plus tardif, c’est vrai, et justement les recherches sur la vie de Jésus s’étant sont raffinées, il a pris de temps pour puiser à d’autres sources, pour interroger d’autres témoins, pour vérifier la véracité des faits, afin de proposer un au portrait de Jésus… et peut-être que ce qu’il dit sur le déroulement de de dimanche mémorable a un fond de vérité. Selon la lecture que l’on fait de l'Évangile de Jean, l' « Ascension » se déroule le matin de Pâques, après l’entretien avec Marie de Magdala, et la « Pentecôte », le soir même.

                Voyons ce que Jean dit premièrement et voyons pourquoi il le raconte ainsi.

                Il place donc cette rencontre entre Jésus et les disciples le même jour que l’apparition au tombeau, le dimanche soir; on voudra peut-être y voir allusion aux réunions chrétiennes du dimanche, mais peut-être il y a plus. Tout commence avec la traditionnelle salutation de la Paix, qui est une vive invitation à vivre la plénitude la vie en Dieu, salutation qui est, en fait, répétée une deuxième fois, comme pour souligner doublement l’importance de ce geste… Je passerai rapidement, je le sais, sur les plaies que Jésus leur montre et sur la joie immense des disciples de rencontrer le Christ ressuscité, pour arriver au fait qu’alors Jésus envoie les disciples en mission ! Comme nous l’avons vu la semaine dernière lors de notre réflexion sur l’Ascension, la mission des disciples découle de l’élévation de Jésus. Jésus l’avait déjà annoncé lors du dernier repas : « En vérité, je vous le dis, celui qui croit en moi fera lui aussi les œuvres que je fais; il en fera même de plus grandes, parce que je vais au Père. » (Jn 14,12) C’est l’Esprit qui donne/donnera l’impulsion définitive pour les missions, mais c’est Jésus qui en est l’instigateur. Cette mission des disciples, veut nous faire comprendre Jean, s’enracine dans l’ensemble la mission de Jésus, elle en est la continuité, elle en est le prolongement; la mission de Jésus sur terre, c’est le modèle sur lequel se calquent, se collent les missions des disciples; non pas copient, mais reproduisent. « Comme tu m’as envoyé dans le monde, je les envoie dans le monde. » (Jn 17,18)

                Finalement, nous arrivons à ce controversé verset 22 : « Il souffla sur eux, et leur dit : ‘Recevez l’Esprit Saint’ »; c’est vraiment la Pentecôte telle que racontée par Jean !

                Il souffla sur eux, une action d’autant plus significative que le mot, en hébreu et en grec, désigne à la foi l’esprit et le vent; et le verbe évoque, et c’est voulu, la première création de l’être humain (Gn 2,7 : Le Seigneur Dieu modela l’homme avec de la poussière prise du sol. Il insuffla dans ses narines l’haleine de vie.) et suggère ainsi qu’il s’agit d’une nouvelle création, une véritable résurrection offerte et revécue (on peut y voir également une allusion à la résurrection des os desséchés d’Ezéchiel 37,9 : « Souffle, souffle sur ces morts et ils vivront. ») L’Esprit sera la puissance de salut/résurrection que les disciples manifesteront désormais en communion avec Jésus.

Lorsque Dieu crée le premier être humain de la poussière de la terre, il souffle en lui une respiration de vie et Adam devient une âme vivante, animée par souffle de l’Éternel, une âme vivante, dont l’existence ne peut cesser. Et nous voyons ici Jésus, de la même façon, insuffler la vie d’une nouvelle humanité à ceux qui ont cru en lui. Dans la Genèse nous assistons à la création du premier être humain et ici à celle du nouvel être humain. Dès lors, possédant cette vie de l’Esprit, qui appartient au nouvel être humain, les disciples, en annonçant le pardon des péchés, reçoivent la capacité de reconnaître et de témoigner que l’œuvre du salut est accomplie.

Soulignons que les interprétations du verset 23 où Jésus pourvoit les disciples de la capacité de pardonner les péchés différent entre les mondes catholique et orthodoxe d’un côté et réformé de l’autre.

On peut lire cette injonction de Jésus de recevoir l’Esprit non seule­ment comme le re­nou­vel­le­ment de la pro­messe qui doit se faire à la Pen­te­côte, mais comme l’accomplissement même de la promesse. Je fais partie de ceux qui croient que l’é­van­gé­liste Jean, après avoir dûment investigué, ra­con­te effectivement ici l’ef­fu­sion de l’Es­prit; je fais partie de ceux qui croient que Jean place au jour même de la ré­sur­rec­tion et l’as­cen­sion (ver­set 17) et la des­cente du Saint-Es­prit (ver­set 22). C’est une position minoritaire, mais qui n’est pas dénuée de logique. Aux artistes, ce verset 22 a causé du souci; j’ai trouvé très très nombreuses représentations artistiques de la Pentecôte des langues de feu, mais je n’en ai trouvé aucune illustrant l’épisode relaté par Jean où Jésus souffle sur les disciples.

Nous avons dit la semaine dernière que, située entre Pâques et la Pentecôte, c’est-à-dire entre la résurrection du Christ et la venue de l’Esprit Saint sur le groupe des apôtres, l’Ascension ne peut être comprise qu’en lien avec ces deux évènements. Mais en fait c’est l’Ascension et la Pentecôte toutes deux qui ne peuvent être comprises que par Pâques. L’Ascension et la Pentecôte font partie du déploiement inouï de Pâques : par sa mort et sa Résurrection, le Christ a sauvé l’être humain qui, à sa suite, est désormais appelé à rejoindre Dieu pour vivre dans sa gloire ! C’est un triple événement qui n’en fait qu’un en réalité (un autre paradoxe trinitaire ?)

Selon la chronologie des Actes des Apôtres, celle de Luc, le Christ ressuscité s’est plusieurs fois montré aux disciples pendant les quarante jours qui ont suivi Pâques. Puis Pentecôte survient dix jours plus tard, soit exactement cinquante jours après Pâques… 40… 10… 50… ce sont là, à n’en pas douter, des chiffres symboliques.

Avec ces chiffres, Luc cherche à accorder parfaitement le calendrier juif séculaire et le tout neuf, encore à l’état d’ébauche, calendrier chrétien.

La Pâque était la première fête de l’année juive.  Jésus a été crucifié lors de la fête de la Pâque. Sa mort, s’est déroulée au moment des sacrifices des agneaux de la Pâque, comme un symbole.

La deuxième fête était la fête des prémices (le Festival des Premiers fruits) et la loi de Moïse stipulait qu’elle devait être célébrée le jour après le Sabbath (samedi) de la Pâque (donc un dimanche). Jésus ayant ressuscité le dimanche exactement lieu lors de la fête des prémices.  La résurrection de Jésus est littéralement un « premier fruit », tout comme le nom de la fête l’a prophétisé.

40 jours s’écoulent jusqu’au deuxième mouvement : l’Ascension, qui marque la din des apparitions de Jésus. Selon la Bible, 40, qui indiquait la durée d'une génération, c’est le nombre de l’attente, de la préparation, de l’épreuve ou du châtiment. La Bible recourt souvent au chiffre 40 lorsque commence un nouveau chapitre de l’histoire du salut (40 jours de Déluge; Moïse âgé de 40 ans; 40 ans du peuple hébreux dans le désert; Élie jeûne 40 jours sur le Mont Carmel; Ninive s’est repenti 40 jours après le témoignage de Jonas; David a régné 40 ans; Jésus passe 40 jours dans le désert…).

La Pentecôte était, on le sait, en fait une fête annuelle dans l’Ancien Testament. Moïse l’avait établie parmi plusieurs festivals à être célébrés tout au long de l’année. C’est précisément 50 jours après le dimanche des « premiers fruits » que les juifs ont célébré la Pentecôte. Lévitique 23,16 : « Vous compterez 50 jours jusqu’au lendemain du septième sabbat et vous ferez une offrande nouvelle à l’Éternel. » On l’appelait aussi Fête des semaines, car l’intervalle de temps entre les deux était de sept semaines (ou 49 jours). Au moment de la Pentecôte du chapitre 2 des Actes, les Juifs célébraient déjà cette fête des semaines depuis des siècles. Aujourd’hui encore, les Juifs célèbrent la Pentecôte, mais l’appellent Shavuot. Luc fait dont coïncider l’achèvement de la Résurrection le jour d’une autre fête juive. Il semble évident que Luc a utilisé des chiffres symboliques juifs et des fêtes juives pour bâtir sa trame événementielle.

Peut-on conclure que Luc a inventé les événements des Actes 2, que c’est lui qui a réalisé la connexion du jour de la fête de la Pentecôte ? Peut-on conclure que cette trame stratégique serait donc la sienne propre, et non celle de Dieu ? Peut-on conclure que Jean a raison en proposant que le tout de ce triple événement ait eu lieu le même jour ?

Luc avait ses raisons de distinguer les trois étapes de l’événement Résurrection; 1-coller les trois composantes de la Résurrection à trois fêtes juives, signifiait pour l’Église naissante se les réapproprier, les réinterpréter; ce n’était pas juste faire un pied de nez à un judaïsme désuet; Luc le fait pour affirmer de façon tangible, solide, la continuité et la nouveauté de la foi en Jésus : cette foi en Jésus le Messie, s’enracine au plus profond de la révélation de la Torah (ce qui était attrayant pour les personnes d’origine juive), et en même temps elle y apporte un dimension totalement nouvelle (il ne faut jamais oublier le caractère universaliste des écrits de Luc); 2-distinguer trois moments aussi denses importants théologiquement permettait de multiplier par trois les raisons de célébrer, de se rassembler, de rendre grâce au Seigneur, permettait de multiplier par trois la profondeur, la grandeur, la hauteur, la valeur de cet événement unique, radical, de l’Histoire humaine, la Résurrection du Fils de Dieu; à partir de ce triple évènement (Résurrection/Ascension/Pentecôte) qui n’en fait qu'un, même si nous les fêtons séparément pour nous donner plus de joie et pour nous permettre d’admirer ce mystère sous plusieurs aspects, nous vivons, comme nous l’avons dit la semaine dernière « des temps nouveaux »; aussi et Pâques et Pentecôte se célèbrent un dimanche, le jour saint de la nouvelle Église en rappel du jour mémorable pour ce qui s’est passé ce jour-là; jour saint qui permet de célébrer la puissance de Dieu et son cadeau pour nous.

Car ce qui demeure fondamental, c’est que l’une des raisons, sinon LA raison pour lesquelles l’Évangile est une « bonne nouvelle », c’est qu’il nous donne le pouvoir et la possibilité de vie une vie meilleure, une vie qui est maintenant et pour toujours une union entre Dieu et l’humanité par la résurrection de Jésus. Cette union a eu lieu dans ce triple événement Résurrection/Ascension/Pentecôte, peu importe qu’il étalé soit en un ou plusieurs jours.

La bonne nouvelle est que la vie peut maintenant être vécue d’une autre manière dans une relation avec Dieu en Jésus par son Esprit.

 

L’évangile offre une vie abondante, non pas par les possessions, le plaisir, le statut, la richesse mais grâce à l’Esprit de Dieu qui habite à l’intérieur de nous; Dieu offre de nous habiter et de nous doter de pouvoirs de témoigner et de pardonner. Si tel est le cas, c’est une incroyable nouvelle. 


Prédication du pasteur Didier Fiévet 17 mai 2020

Lectures : Livre des Actes des Apôtres 17,16.22-32

Tandis que Paul attendait Silas et Timothée, à Athènes, la vue de cette ville vouée aux idoles l’exaspérait.

Debout au milieu de l’Aréopage, Paul dit : Hommes d’Athènes, je vois que vous êtes à tous égards extrêmement religieux. En passant, en effet, j’ai observé vos objets de culte, et j’ai même trouvé un autel avec cette inscription : « À un dieu inconnu. » Ce que vous vénérez sans le connaître, c’est cela même que, moi, je vous annonce.

Le Dieu qui a fait le monde et tout ce qui s’y trouve, lui qui est le Seigneur du ciel et de la terre, n’habite pas dans des sanctuaires fabriqués par des mains humaines ; il n’est pas servi par des mains humaines, comme s’il avait besoin de quoi que ce soit : c’est lui qui donne à tous la vie, le souffle et toutes choses.

D’un seul être il a fait toutes les nations des humains, pour que ceux-ci habitent sur toute la surface de la terre, dans les temps fixés et les limites qu’il a institués, afin qu’ils cherchent Dieu, si tant est qu’on puisse le trouver en tâtonnant.

Pourtant il n’est pas loin de chacun de nous, car c’est en lui que nous vivons, que nous nous mouvons et que nous sommes. C’est ce qu’ont également dit quelques-uns de vos poètes : « Nous sommes aussi sa lignée. » Si donc nous sommes la lignée de Dieu, nous ne devons pas penser que la divinité soit semblable à de l’or, à de l’argent ou à de la pierre sculptés par l’art et l’imagination des humains. Sans tenir compte des temps d’ignorance, Dieu enjoint maintenant à tous les humains, en tous lieux, de changer radicalement, parce qu’il a fixé un jour où il va juger toute la terre habitée selon la justice par un homme qu’il a institué, et il en a donné à tous une preuve digne de foi en le relevant d’entre les morts.

Lorsqu’ils entendirent parler de résurrection des morts, certains se moquèrent et d’autres dirent : Nous t’entendrons là-dessus une autre fois.

 

Psaume 66, 1-9 : Acclamez Dieu, toute la terr

Acclamez Dieu, toute la terre;
chantez la gloire de son nom,
glorifiez-le par la louange.

Dites à Dieu : « Que tes œuvres sont terribles !
Devant ta grande force, tes ennemis se font courtisans.

Toute la terre se prosterne devant toi,
elle chante pour toi, elle chante ton nom. »

Venez, vous verrez les actes de Dieu
qui terrifie les hommes par son exploit :

Il changea la mer en terre ferme,
on passait le fleuve à pied sec;
là, nous lui faisons fête.

Par sa bravoure il domine à tout jamais,
ses yeux surveillent les nations;
que les rebelles ne se redressent pas !

Peuples, bénissez notre Dieu;
faites résonner sa louange.

Celui qui nous fait vivre
n’a pas laissé nos pieds chanceler.

 

Lecture de Jean 14,15-31

Si vous m’aimez, vous garderez mes commandements.

Moi, je demanderai au Père de vous donner un autre défenseur pour qu’il soit avec vous pour toujours, l’Esprit de la vérité, que le monde ne peut pas recevoir, parce qu’il ne le voit pas et qu’il ne le connaît pas; vous, vous le connaissez, parce qu’il demeure auprès de vous et qu’il sera en vous.

Je ne vous laisserai pas orphelins ; je viens à vous.

Encore un peu, et le monde ne me verra plus; mais vous, vous me verrez, parce que, moi, je vis, et que vous aussi, vous vivrez.

En ce jour-là, vous saurez que, moi, je suis en mon Père, comme vous en moi et moi en vous.

Celui qui m’aime, c’est celui qui a mes commandements et qui les garde. Or celui qui m’aime sera aimé de mon Père ; moi aussi je l’aimerai et je me manifesterai à lui.

 

Une brèche

Vous savez ce que c’est, le tourisme à ce jour… risqué… On embarque… mais on a vite fait de se retrouver bloqué, ici ou là. Et, si en plus, vous êtes précédés par une réputation de fauteur de troubles… Il suffit d’un on-dit, et vous voilà, vite fait, en froid avec les autorités de l’immigration ! Paul échappe de peu à la rétention : ces gens ont bouleversé le monde (17:6), dit la rumeur. Bouleversé le monde… Paul se retrouve donc en quelque sorte confiné à Athènes… pour attendre ses compagnons restés en arrière. Alors, il regarde autour de lui, il écoute, il discute avec les philosophes sur l’agora. Il se fait interpeler : « Qu’est-ce qu’il raconte ce bouffon ? Oh, c’est un annonceur de mauvaise nouvelle, il parle des divinités étrangères. » Bouffon, picoreur de parole dit le grec. Divinités ou démons, allez savoir, c’est le même mot ! Le même mot.

Paul, ça lui pogne les nerfs ! Pas l’arrogance des philosophes, non, ça c’est connu. Mais de voir tous ces gens, de bonne foi, qui s’en remettent à des dieux qui sont des démons. Des dieux qui les tiennent et les maintiennent sous leur coupe. Des divinités qui les possèdent. Le monde est religieux. L’humain est un animal religieux… Mais c’est plutôt un triste constat.

Quand nous disons « Dieu », serait-ce un démon ? Une puissance qui nous hante, à qui on voue notre vie et qui en profite. Qui en redemande toujours un peu plus. Qui prend possession de nos pensées, de nos actes, de notre liberté. Dieu ou démon ? Où est la limite ? Vous savez, cette question « dieu ou diable ? », elle est au fondement de la Réforme. C’est celle de Luther, au matin de ses nuits d’angoisse. Que vaut ma vie ? Dieu m’en réclame un prix toujours plus élevé. Monstrueuse exigence, diabolique. Dette infinie. Et le cycle s’alimente, de culpabilités en confessions, d’exigence en exigences. Dieu ou diable ? L’humain est naturellement religieux. Il s’invente des dieux. Qu’est-ce qu’un dieu ? Qu’est-ce qu’un démon ?

Ces gens ont bouleversé le monde… Oui, Jésus a bouleversé le monde. Parce qu’il a fait une croix sur tous les traits démoniaques sous lesquels nous peignons Dieu. La croix a coupé l’histoire en un monde d’avant et un monde d’après. Vous savez, je ne dis pas cela du point de vue de la chronologie, mais du point de vue de chaque instant de ma vie. À chaque moment, je me construis un dieu qui est un démon. Et à chaque instant, Jésus bouleverse mon monde, il me montre le véritable visage de Dieu : celui qui meurt sous tout ce que je mets de diabolique dans le mot Dieu. Jésus meurt de refuser de condamner la femme adultère, Jésus meurt de prendre parti en faveur des prostituées et des traîtres, Jésus meurt de festoyer avec tous les rejetés.

Jésus meurt de redonner leur place d’enfants de Dieu à tous les moins que rien. Jésus meurt sous les dieux-démons de l’exigence morale, sous les dieux-démons de la pureté, sous les dieux-démons de la bonne conscience, Jésus meurt sous la pression des gens-comme-il-faut qui servent des divinités de bienséance sociale ou d’utilité ou même de bienfaisance. Jésus meurt sous toutes les causes qui se font passer pour divines.

Qu’on s’entende bien, il ne s’agit pas de dire qu’il n’est pas bon que nos économies créent des richesses, qu’il n’est pas bien de vouloir les répartir le plus équitablement possible, qu’il n’est pas bien de préférer l’honnêteté au vol, l’amour libre à l’amour vénal, qu’il n’est pas bon de chercher à habiter le monde en respectant la nature… Bien sûr, tout cela est respectable. Mais de là à en faire une religion, un absolu, un dieu. On en ferait un démon. Pourquoi est-ce que dire cela bouleverse autant le monde ? Pourquoi est-ce qu’être affranchis des dieux-démons, ça nous perturbe autant ? Alors que ça nous ouvre tout un monde de libertés et de possibles…

La croix marque une rupture, entre le monde d’avant, le monde des idoles et le monde d’après, le monde du crucifié. Enfin, pour peu que nous ne fassions pas de la croix un fétiche ! Car ne nous y trompons pas : le ressuscité, ce n’est pas le Jésus de l’avant-mort, comme si ça n’avait été qu’une tragédie passagère. La résurrection, ça signifie que c’est le crucifié qui n’en finit pas de nous dévoiler un Dieu qui meurt sous le poids de nos idoles. La résurrection nous assure que Dieu se laissera toujours mettre à mort par les idoles, les dieux-démons, pour les démasquer et pour nous faire voir son véritable visage. C’est lui seul qui est un Dieu vivant, celui qui meurt sous les idoles et du même coup les réduit à rien. En refusant d’entrer dans la guerre des idoles. La foi chrétienne, c’est juste s’en remettre à ce bouleversement du monde. Et c’est un véritable renversement. Ça change le monde, en profondeur. Ça change la vie. Je ne possède pas ma vie, les frais d’entretien en seraient beaucoup trop lourds. Je serai ma propre idole. Il me faudrait toujours veiller à sa bonne apparence, à sa bonne santé, à son bon état. Hors de prix.

Mais, le secret c’est que Dieu non plus, ne possède pas ma vie : Il me la donne. Sans caution, sans crédit, sans rien à rembourser. Jamais. Pas même à la fin du bail. C’est un don. Pour de vrai. Dieu a rompu définitivement avec l’image d’un dieu créancier impitoyable, d’un dieu-démon. On parle souvent d’humilité, comme si c’était une qualité dont on pourrait se vanter ! Mais la vraie humilité est là : accepter de ne vivre sans rien avoir à mériter. Ça bouleverse le monde, ça bouleverse mon monde…

Je ne suis pas sûr que la chrétienté se soit laissée bouleversée. J’ai souvent le cruel sentiment que nous retombons toujours dans les ornières de la religion idolâtre. Nous nous voulons serviteurs, quand il s’agit de se laisser servir. Toujours, nous faisons de Dieu un démon, sous les atours de nos dévotions les plus pieuses.

Aujourd’hui, dirai-je : on t’entendra là-dessus un autre jour ?

 

Ou bien, vais-je m’emparer de cet Évangile de la liberté, comme d’un trésor à partager ?


Saint-Jean – 10 mai 2020

Fête des mères

Luc 1,39-49 : La visite de Marie à Élisabeth

En ce temps-là, Marie partit en hâte pour se rendre dans le haut pays, dans une ville de Juda. Elle entra dans la maison de Zacharie et salua Elisabeth. Or, lorsque Elisabeth entendit la salutation de Marie, l’enfant bondit dans son sein et Elisabeth fut remplie du Saint Esprit.

                Elle poussa un grand cri et dit : « Tu es bénie plus que toutes les femmes, béni aussi est le fruit de ton sein ! Comment m’est-il donné que vienne à moi la mère de mon Seigneur ? Car lorsque ta salutation a retenti à mes oreilles, voici que l’enfant a bondi d’allégresse en mon sein. Bienheureuse celle qui a cru : ce qui lui a été dit de la part du Seigneur s’accomplira ! » 

                Alors Marie dit : « Mon âme exalte le Seigneur
                et mon esprit s’est rempli d’allégresse
                à cause de Dieu, mon Sauveur,
                parce qu’il a porté son regard sur son humble servante.
                Oui, désormais, toutes les générations me proclameront bienheureuse,
                parce que le Puissant a fait pour moi de grandes choses :
                saint est son Nom.

 

                La Fête des mères est vraiment un jour spécial : c’est une journée où on prend le temps de dire « merci » à nos mères, de leur dire combien nous les aimons et nous le faisons avec plaisir. C’est sûr qu’il faut dire merci à sa mère chaque jour de l’année, et lui dire qu’on l’aime 365 fois par année ! Mais aujourd’hui nous le leur disons de façon toute particulière.

La Fête des mères n’est pas une fête chrétienne, mais elle trouve très bien sa place entre Pâques et Pentecôte. Dans bien des églises, en effet on souligne la fête des mères, et on a bien raison de le faire, car il est important de dire merci à nos mères, et aux mères et grands-mères de nos communautés, et combien on les aime, mais la fête des mères nous permet aussi de réfléchir sur le rôle des femmes, et surtout sur le rôle des mères dans les récits bibliques.

On ne le remarque pas assez, mais on retrouve plusieurs beaux personnages maternels, dans les histoires de la Bible; on en connaît plusieurs : Ève, la mère de Caïn et Abel; Sarah qui deviendra enceinte alors qu’elle avait perdu tout espoir; elle sera la mère d’Isaac, et par la suite la mère de tous les croyants; sa servante Hagar à qui elle avait demandé d’assurer une descendance à Abram; Rebecca, la femme d’Isaac, qui sera la mère des jumeaux Jacob et Ésaü; les deux sœurs Rachel et Léa qui vont donner plusieurs fils et filles à Jacob; Ruth, l’immigrée, qui deviendra l’arrière-grand-mère du roi David; Débora, prophétesse, juge et cheffe de guerre qu’on surnommait « Mère en Israël »; Bethsabée, la mère de Salomon…  et ainsi de suite jusqu’à Élisabeth, la mère de Jean-Baptiste et Marie, qui a porté en son sein celui qui deviendra le Sauveur du monde.

                Et on peut ajouter à cette liste plusieurs mamans dont on ne connaît pas le nom mais qui ont quand même un rôle important dans l’histoire du Salut de Dieu : la mère de Moïse, la mère de Samson, les deux mères qui se disputent un enfant devant Salomon, la femme étrangère qui vient supplier Jésus de guérir sa fille qui est malade… 3 livrets

Aujourd’hui nous avons lu deux histoires bien connues : celle de Sarah et Hagar, et celle de Marie et Élisabeth. Mais avant de parler de ces deux… de ces quatre mères, parlons de Dieu.

Élisabeth et moi avons la chance de visiter la chapelle Sixtine à Rome, l’automne dernier. Nous connaissons tous cette représentation de Dieu de Michel-Ange comme un vieillard barbu. Dans notre inconscient, Dieu est la plupart du temps masculin. Mais plusieurs passages de la Bible nous invitent à voir Dieu… comme une mère ! Cela peut sembler surprenant mais en fait il existe une vingtaine de passages bibliques qui prêtent à Dieu des caractéristiques maternelles et féminines; en commençant par le livre du prophète Ésaïe.

-Ésaïe 40,11 : Comme un berger il fait paître son troupeau, de son bras il rassemble; il porte sur son sein les agnelets, procure de la fraîcheur aux brebis qui allaitent. Dieu protège les brebis qui allaitent.

-Ésaïe 42,14 : Je suis depuis longtemps resté inactif, je ne disais rien, je me contenais, comme une femme en travail, je gémis, je suffoque, et je suis oppressé tout à la fois.

-Ésaïe 46,3 : Écoutez-moi, maison de Jacob, tout le Reste de la maison d’Israël, vous qui, depuis le sein maternel, êtes pris en charge et portés haut depuis les entrailles maternelles.

-Ésaïe 49,10 : Celui qui est plein de tendresse pour eux les conduira

-Ésaïe 49,15 : La femme oublie-t-elle son nourrisson, oublie-t-elle de montrer sa tendresse à l’enfant de sa chair ? Même si celles-là oubliaient, moi, je ne t’oublierai pas !

-Ésaïe 63,9 : il les porte : C'est lui en personne qui les sauva : dans son amour et dans sa compassion, c'est lui-même qui les racheta, il les souleva; il les porta, tous les jour d'autrefois.

                -Ésaïe 66,9 : Est-ce que moi j’ouvrirais passage à la vie pour ne pas faire enfanter ? - dit le Seigneur. Est-ce que moi, qui fais enfanter, j’imposerais à la vie une contrainte ? - dit ton Dieu.

-Ésaïe 66,12 : Vous serez allaités, portés sur les hanches et cajolés sur les genoux.

-Ésaïe 66,13 : Il en ira comme d’un homme que sa mère réconforte : c’est moi qui, ainsi, vous réconforterai, oui, dans Jérusalem, vous serez réconfortés.

Mais on peut trouver d’autres passages ailleurs dans la Bible…

-Nombres 11,12 : Est-ce moi qui ai conçu tout ce peuple ? moi qui l’ai mis au monde ? pour que tu me dises : « Porte-le sur ton cœur comme une nourrice porte un petit enfant ».

-Jérémie 31,20 : Éphraïm est un fils chéri, un enfant qui fait mes délices. (…) Mon cœur est en émoi pour lui ! Je l’aime, oui, je l’aime !

Osée 11,3-4 : C'est pourtant moi qui avais appris à marche à Éphraim, les prenant dans mes bras (…) . Je les menais avec des attaches humaines, avec des liens d'amour, j’étais pour eux comme ceux qui lèvent un nourrisson contre leur joue et je lui tendais de quoi se nourrir.

-Lamentations 3,22: Les bontés du Seigneur ! C'est qu'elles ne sont pas finies ! C'est que ses tendresses ne sont pas achevées.

-Psaume 22,10 : Toi, tu m’as fait surgir du ventre de ma mère et tu m’as mis en sécurité sur sa poitrine.

-Psaume 89,51 : Seigneur ! pense à tes serviteurs outragés, à tout ce peuple dont j’ai la charge.

Que pouvons-nous retenir de tous ces versets ?

Premièrement que la Bible est un livre qui n’a pas fini de nous étonner; il y a toujours des choses nouvelles à apprendre dans la Bible.

Deuxièmement, que Dieu non plus n’a jamais fini de nous étonner; il y a toujours de choses nouvelles à apprendre sur Dieu; c’est ce que Dieu désire : qu’on connaisse toujours mieux son amour; Dieu nous aime avec un cœur de mère.

Le Dieu de la Bible, le Dieu de Jésus est un Dieu de tendresse, de compassion, de pardon, de miséricorde, qui nous prend dans ses bras. Nous l’avons déjà dit, les mots « miséricorde » et « miséricordieux » traduisent un mot hébreu « rahamin » dont la racibe « raham » qui veut dire « utérus », « entrailles maternelles ». Dieu se révèle comme père et comme mère à la fois.

Le Nouveau Testament n’est pas en reste.

-Luc 15, 8 : Ou encore, quelle femme, si elle a dix pièces d’argent et qu’elle en perde une, n’allume pas une lampe, ne balaie la maison et ne cherche avec soin jusqu’à ce qu’elle l’ait retrouvée ?

Dieu est comparé à une maîtresse de maison.

-Matthieu 23,27 : Jérusalem, Jérusalem, toi qui tues les prophètes et lapides ceux qui te sont envoyés, que de fois j’ai voulu rassembler tes enfants comme une poule rassemble ses poussins sous ses ailes. 

Jésus parle de lui comme une poule qui rassemble ses poussins ! Cette image peut nous faire sourire, mais pour les gens qui vivent sur à la campagne comme ceux à qui s’adressent Jésus, elle est facile à comprendre. Dans toutes les fermes, on voit ces poules suivies de toute une ribambelle de petits poussins. Après les avoir couvés, elle les protège, elle rassure, leur montre comment se nourrir. Quel poussin pourrait survivre sans l’aide de leur maman poule ?

Le rôle de la mère au temps de Jésus était loin d’être insignifiant. Sans cesse la Bible parle de l’amour d’une mère en des termes élogieux : « Une femme oublie-t-elle son nourrisson ? Cesse-t-elle d’aimer l’enfant qu’elle a porté ? » (Ésaïe 49,15). L’amour maternel est proverbial dans la Bible.

Dans un peuple qui considérait que la transmission de la vie était le but principal du mariage, la naissance d’un enfant constituait toujours une grande joie. Tout le village était informé de l’heureux événement; la famille prévenait tout le monde que des réjouissances auraient lieu. Et on félicitait les parents. Par exemple, voyons comment Noémi, la belle-mère de Ruth, agit envers son petit-fils Oved : « Alors Noémi prit l’enfant et le mit sur sa poitrine et elle devint sa tutrice. Les voisines proclamèrent un nom pour lui en disant : "Un fils est né à Noémi !" Elles proclamèrent son nom : "Oved" » (Ruth 4,16-17).

L’enfant était allaité par sa mère. C’était un devoir que les rabbis rappelaient aux femmes d’Israël. Rares étaient celles qui s’offraient le luxe d'une nourrice; on y recourrait en cas de maladie ou de faiblesse ou de décès de la mère. L’allaitement durait deux ou trois ans lorsque. Un autre repas de fête marquait le moment du sevrage; on le faisait en souvenir du grand festin qu’Abraham avait fait le jour où son fils Isaac avait cessé de sucer le sein de Sarah, sa mère : « L’enfant grandit et fut sevré. Abraham fit un grand festin le jour où Isaac fut sevré. » (Genèse 21,8)

Aussi, à cette époque, contrairement à ce qu’on pourrait penser, les mères avaient un rôle essentiel dans l’éducation des enfants. Pendant ses premières années, l'enfant était laissé à sa mère. Les mères s’occupaient de leurs fils jusque vers l’âge de six ans, au moment où ils commençaient à aller à l’école religieuse du village. Elles leur inculquaient des règles pour bien vivre en société; elles leur donnaient leurs premières leçons de politesse, de savoir-vivre, de civisme...

L’enfance terminée, les garçons étaient confiés à leur père qui leur apprenait la Torah et leur enseignait un métier. Les mères s’occupaient de l’éducation des filles et leur enseignaient tout ce dont elles avaient besoin dans la vie : faire à manger, récolter le jardin, entretenir le feu, donner des soins aux malades…

C’est tout ça que Jésus a en tête quand il se décrit comme une poule.

L’enfant recevait son nom généralement choisi par le père… mais la mère avait son mot à dire : « Or, le huitième jour, ils vinrent pour la circoncision de l’enfant et ils voulaient l’appeler comme son père, Zacharie. Alors sa mère (Élisabeth) prit la parole : "Non, dit-elle, il s’appellera Jean." » (Lc 1,59-60).

Nous avons lu cette belle histoire de la rencontre mémorable entre deux mamans, Marie et Élisabeth. On sait qu’elles étaient cousines et qu’Élisabeth était plus âgée que Marie. Mais toutes les deux se retrouvent enceinte en même temps et toutes deux vivent une grossesse due à l’intervention de Dieu. Zacharie et Élisabeth, avancé en âge, n’espéraient plus avoir d’enfant, mais voilà que l’ange de Dieu est apparu à Zacharie dans le Temple pour lui annoncer que sa femme et lui auront un fils; ce sera Jean-Baptiste. Pour Marie, ça a aussi été toute une surprise ! Elle ne s’attendait certainement pas à être choisie par Dieu pour porter son propre Fils, Jésus. Elle a accepté sa destinée et elle l’a acceptée dans la foi.

La Fête des mères est vraiment une journée spéciale dans l’année, une journée pour bien montrer à nos mamans et nos grands-mamans combien nous les aimons. Une journée où les petits enfants essayent de faire plaisir à leur maman de toutes sortes de façon. Et pour les enfants adultes c’est une occasion de remercier nos mères pour tout ce qu’elles ont fait pour nous au cours de leur vie : avec un bouquet de fleurs ou un repas au restaurant.

Actuellement, il est difficile, voire impossible de manifester notre amour à nos mères de telle façon. C’est bien dommage… faisons preuve d’imagination pour leur démontrer notre gratitude en de nouvelles.

                La première histoire que nous avons lue se termine bien. Mais il en est autrement dans le premier passage biblique que nous avons lu : l’histoire de Hagar et de son enfant Ismaël.

                Abram et sa femme Saraï prennent eux aussi de l’âge et ils ne savent plus s’ils pourront un jour avoir des enfants. Alors, pour ne pas voir se perdre l’héritage de la famille Saraï use d’un stratagème, qui était commun à l’époque : elle demande à son mari Abram d’avoir un enfant avec sa servante Hagar. Abram hésite un peu, mais bon, c’est peut-être la meilleure solution.

                Hagar devient bien enceinte et elle a fils. Mais à ce moment-là Saraï devient jalouse; et de plus, elle voit sa servante se prendre pour la maîtresse. Le texte nous dit qu’elle maltraite sa servante; elle lui fait subir bien des humiliations. Hagar donc doit s’enfuir parce que sa vie celle de son enfant sont en danger. On sait que Dieu prendra soin de Hagar et de son fils.

                Cette histoire de Hagar nous fait réfléchir à plusieurs problèmes d’aujourd’hui. Tout d’abord à la situation des mères porteuses qui dans de nombreux pays, comme en Inde ou au Pakistan, vivent comme en prisons et privées de leurs droits.

                Aussi le grave problème des jeunes filles qui sont mariées de force dans de nombreux pays, souvent dès l’âge de 8 ou 9 ans à des hommes beaucoup plus âgés, des jeunes filles qui n’ont pas le choix. Plusieurs d’entre elles meurent en couche ou même se suicident.

                Enfin, cette histoire pose le problème des travailleuses domestiques qui viennent d’autres pays pour travailler ici, Nombreuses sont-elles à travailler pour des salaires de misère et dans des conditions épouvantables; nombreuses sont celles qui sont abusées et « maltraitées ».

                Dieu nous invite à bien lire la Bible pour découvrir les merveilles des temps passés, mais nous invite à nous poser des questions sur ce qui se passe autour de nous : Que faisons-nous devant les situations problématiques d’aujourd’hui ? Comment protégerons-nous les personnes les plus faibles et les plus vulnérables ?...

Non seulement la Bible nous présente plusieurs histoires de mamans, mais elle nous présente aussi plusieurs images de Dieu comme une mère. Dans les psaumes, chez les prophètes… Jésus lui-même se compare à une poule rassemblant ses poussins sous son aile. Les auteurs bibliques savaient qu’il n’y avait rien de plus beau, de plus précieux, que l’amour d’une mère… et qu’il méritait bien d’être dignement fêté au moins une fois par année.

 

David Fines


Célébration virtuelle du 22 mars 2020 (suite)

Prière de confession

Éternel notre Dieu,

nous voulons reconnaître aujourd'hui

que nous nous avons pris nos aises avec ton Évangile.

Nous ne t'avons pas cherché de tout notre cœur.

Nous t’avons réglementé dans nos habitudes.

Nous avons enfermé notre esprit dans une douce torpeur.

Nous sommes satisfaits de nos petites certitudes.

 

NVU 15

2-C’est toi que ma main blesse, c’est moi qui suis guéri;

c’est moi qui me redresse, c’est toi qui est meurtri;

quel étrange partage de ma vie et ta mort,

où ta mort est le gage que la vie est mon sort.

 

(Confession) Nous te remettons notre paresse dans la prière et dans l’étude,

qui nous détourne de tes promesses,

et augmente nos inquiétudes.

Nous te remettons la routine de notre foi

et nos ornières spirituelles,

qui nous détournent des combats

et nous éloignent de tes appels.

 

NVU 15

3-Parmi tant de blessures de la lance et des clous,

parmi tes meurtrissures, la trace de mes coups;

et parmi tant d’offenses, ton seul, ton seul pardon,

et pour seule espérance, la force de ton nom.

 

(Confession) Nous te remettons notre accoutumance à la grâce,

et l’oubli de tes visites;

nos fuites loin de ta face,

notre errance et nos faillites.

Nous te remettons nos peurs et notre manque de confiance,

nos silences trompeurs, nos doutes coupables,

alors que ce monde blessé a tant besoin d’amour et de guérison,

la guérison de l’âme et du cœur que permet seul ton amour.

 

NVU 15

4-De l’humaine misère tu t’es fait serviteur;

de chacun de tes frères, tu portes la douleur.

Seigneur, de nos souffrances et de nos lendemains,

garde notre espérance en tes vivantes mains.

 

Annonce de la grâce

Mais Seigneur, aujourd’hui est un nouveau jour.

Nous croyons que tu fais toutes choses nouvelles.

Accorde-nous ce matin :

une prière en alerte,

la curiosité des enfants,

le bonheur des découvertes,

la grâce des recommencements.

 

Lecture de l’Ancien Testament : Ésaïe 2,6-11

Oui, tu as délaissé ton peuple, la maison de Jacob.

Ils sont submergés par l’Orient, autant de devins que les Philistins, beaucoup trop d’enfants d’étrangers.

Le pays est rempli d’argent et d’or : pas de limite à ses trésors.

Le pays est rempli de chevaux : pas de limite au nombre de ses chars.

Le pays est rempli d’idoles : ils se prosternent devant l’ouvrage de leurs mains, devant ce que leurs doigts ont fabriqué.

Ils devront plier, les humains, l’homme sera abaissé – tu ne saurais leur pardonner.

Va dans les rochers, cache-toi dans la terre devant la terreur du Seigneur et l’éclat de sa majesté.

L’orgueilleux regard des humains sera abaissé, les hommes hautains devront plier : et ce jour-là, le Seigneur seul sera exalté.


Lecture du Nouveau Testament : Luc 12, 54-59

Il dit encore aux foules : « Quand vous voyez un nuage se lever au couchant, vous dites aussitôt : “La pluie vient”, et c’est ce qui arrive. Et quand vous voyez souffler le vent du midi, vous dites : “Il va faire une chaleur accablante”, et cela arrive. Esprits pervertis, vous savez reconnaître l’aspect de la terre et du ciel, et le temps présent, comment ne savez-vous pas le reconnaître ?

« Pourquoi aussi ne jugez-vous pas par vous-mêmes de ce qui est juste ? Ainsi, quand tu vas avec ton adversaire devant le magistrat, tâche de te dégager de lui en chemin, de peur qu’il ne te traîne devant le juge, que le juge ne te livre au garde et que le garde ne te jette en prison. Je te le déclare : Tu n’en sortiras pas tant que tu n’auras pas payé jusqu’au dernier centime. »

 

 

Que dit la Bible sur la COVID-19 ?

 

L’Organisation mondiale de la santé a déclaré l’alarme médicale devant l’expansion de la COVID-19 maintenant considérée comme pandémie mondiale. Les économistes ont tôt fait de parler de future dépression majeure dont les impacts sur les domaines commercial et financier se feront sentir à très long terme. Les environnementalistes de leur côté disent que c’est un moment-charnière pour la conscientisation quant à la lutte écologiste qui nous permettra de faire un « grand bon en avant. Nous traverserons cette épreuve, bâtirons une société plus résiliente, solidaire, connectée." (Communiqué d'Équiterre). 

Pour nous les membres des Églises chrétiennes la pandémie de la COVID-19 mérite d’être vue et lue à travers la lorgnette, ou mieux la grille de lecture de la Bible, qui est, disons-nous la Parole vivante de Dieu pour aujourd’hui.

Un réflexe pavlovien serait d’ouvrir aux plus dramatiques pages de l’Apocalypse, le livre des Révélations, comme le font sans retenue certains groupes évangéliques du Canada, des États-Unis et probablement d’ailleurs. Pourtant, certains passages des prophètes portant sur l’idolâtrie, sauraient bien mieux guider notre réflexion, comme celui d’Ésaïe que nous avons lu. Les prophètes ne parlaient pas de la fin des temps; ils ne vivaient pas la fin des temps et nous non plus ne vivons pas la fin des temps : les prophètes vivaient une époque troublée, comme nous, nous vivons une époque troublée, un moment capital qui est une excellente occasion pour eux comme pour nous de porter son attention sur ce qui est le plus important.

Bien des commentaires que j’ai entendus depuis quelques jours ont encensé le comportement du premier ministre du Québec et louangé la façon dont il a géré et gère au quotidien cette crise. Or, notre petite société québécoise n’est pas différente du reste du monde occidental : à nous le luxe, à nous les grosses voitures, à nous les piscines creusées, à nous les vacances dans le Sud, à nous la surabondance outrageusement débordante des produits dans les magasins à grandes surfaces, à nous les services de santé super-efficaces, les services d’urgence qui nous préservent de tout, à nous la paix, la sécurité, la stabilité, et surtout à nous l’expansion économique en continu.

Par ailleurs, depuis bien bien longtemps, au sein de notre petite société québécoise sauf pour une petite minorité de familles vivant de l’agriculture, nous avons perdu tout contact direct, significatif, transcendant avec la Nature. Nous sommes loin, très loin du style de vie des contemporains de Jésus, habitants la campagne, cultivant des petits jardins, soignant de petits cheptels en une économie de subsistance souvent communautaire. Jésus a passé 30 de ses 33 années de vie en Galilée, le grenier d’Israël; il a gardé les moutons et les chèvres de son village avec les autres jeunes garçons, il a participé aux récoltes des olives, des céréales.

Quand ils se levaient le matin et observaient le ciel, ses contemporains se demandaient s’il allait pleuvoir ou faire beau un jour de plus pour faire croître ou pour sauver les récoltes. Oui, quelques jours de pluie en trop ou trop tard, signifiait la disette, la famine et puis la mort d’un bon nombre d’enfants.

Qui souffre de la faim au Québec ? Vous allez me dire : certains enfants des familles pauvres, et ce sera vrai. Mais pour la vaste majorité, sinon la totalité des membres de quelque église que ce soit, les mots disette et famine est une abstraction; le manque est une vie de l’esprit. On va à l’épicerie et en tout ce dont on a besoin, en double. Qui d’entre nous peut dire faire l’expérience du manque dans sa vie ? « Ah non, ai-je entendu d’une jeune femme, à cause de cette crise, mon voyage en Corée du Sud ne pourra pas se faire ! » Nous vivons, pour reprendre le titre d’un film d’il y a plusieurs années, dans « Le confort et l’indifférence ». Souhaits, désirs, envies, besoins, nécessités sont devenus des synonymes interchangeables. Dans la confiance en soi, le mépris des lois du monde, la suffisance perverse, on se fie aux dieux que nous avons fabriqués : le Dieu-Argent, le Dieu-Commerce, le Dieu-Croissance… Ouvrages de nos mains. Les oracles du Seigneur qu’on retrouve en Ésaïe, en Ézéchiel, Osée ou Amos sont là pour mettre en exergue le fossé en le Pouvoir du Dieu créateur et la vacuité des idoles de fabrication humaine.

Cette pandémie nous permettra-t-elle d’expérimenter le manque ? de ressentir l’insécurité ? de vivre la menace des privations ? Les contemporains de Jésus étaient sans cesse sur le qui-vive devant les dangers de la vie, l’absence de pluies, les disettes, les maladies des céréales et celles des humains – ils en connaissaient un peu sur les ravages d’une épidémie – et sans cesse à l’affût des signes du temps, et sans cesse dans la gratitude et la reconnaissance prêts à se tourner vers leur Dieu Créateur, bienfaiteur, sauveur. Cette pandémie nous conscientisera-t-elle à la menace qui pèse sur la vie sur la terre ? Nous ouvrira-t-elle les yeux aux signes du ciel, à reconnaître le temps présent ?

Prions-nous qu’elle puisse être une occasion – unique – de repenser, de redéfinir de remodeler, refaçonner nos relations avec la Nature et avec Dieu; mais aussi les autres, en tant qu’êtres co-créateurs et comme co-créatures par une croissance dans linite de la solidarité, de la compassion, de l’empathie, de la commisération. Prions que nous n’aurons pas à « devoir payer jusqu’au dernier centime. »

(Plusieurs idées de cette réflexion ont été tirées d’un texte

de Philippe Vaillancourt en entrevue avec le bibliste Francis Daoust,

paru dans Présence Magazine, 16 mars 2020)

 

Prière pour un moment d’incertitude

 

Des fois on cherche le mot juste pour te prier notre Dieu

Les événements nous laissent dans la tourmente

Surtout quand la peur habite nos vies

Ces temps où nous nous sentons fragiles

Nous nous en remettons à toi

Dans ces moments difficiles comme celui que l’on vit

Et nous te présentons les personnes qui ont besoin de nos prières

(…)

Tu portes avec nous nos inquiétudes

Parce qu’on vit en ce jour ne te laisse pas indifférent

Tu ne nous abandonnes pas

Peu importe ce qu’on vit

Nous te demandons de renouveler nos forces

Et vivre une nouvelle espérance

Par le Christ qui marche avec nous sur nos chemins de vie

Par lui un printemps nouveau viendra

Pour faire renaître des fleurs nouvelles

Là où nous avions vu auparavant

Qu’un pommier battu par les vents d’hiver.

Amen

(Prière  de Pierre-Paul Lafond)

 

  

 

Chant de départ : Pour mieux montrer toujours (NVU 111)

1-Pour mieux montrer toujours respect envers la terre,

pour mieux chérir encore la vie et son mystère,

il nous faut, Dieu, la volonté de ne copier que ta bonté.

 

2-Pour mieux choisir toujours, renouvelle nos vies,

et purifie nos cœurs de toutes leurs envies;

il nous faut, Dieu, à chaque pas, ta grâce qui ne tarit pas.

 

3-Que l’amour chaque jour soit notre seul bagage,

que toutes nos actions reflètent ton visage;

il nous faut encore aujourd’hui, Ô Dieu, ta force et ton appui.

 

Bénédiction

Que la grâce et la paix soient vous, que le réconfort de Dieu soit avec vous.

Au nom de Dieu notre Créateur, Créateur de toutes choses,

au nom de Jésus qui marche avec nous sur les chemins de nos vies et au-delà de la vie,

au nom de l’Esprit Saint qui nous entoure et nous console.

 

Amen


Prédication du 8 mars 2020

Par David Fines

Parole et paroles

Deutéronome 30,15-20; Psaume 119, 1-16; Matthieu 5 17-37

            Les lectures de la Bible d'aujourd’hui sont plus longues que d’habitude. En fait, il s’agit de « courts » extraits de trois discours beaucoup plus longs.

            Le premier nous vient du livre du Deutéronome, un mot grec qui signifie « Seconde Loi », car il s’agit, en effet d’une deuxième proclamation de la Loi de Dieu, la Torah. Le peuple hébreux est sur le point de terminer son long périple de 40 ans dans le désert pour arriver à la Terre Promise ! Après des décennies d’errance ils se préparent à franchir le Jourdain et à prendre possession de ce beau pays, où « coulent le lait le miel », la terre que Dieu leur donne. Moïse alors se place devant tout le peuple rassemblé et il va prononcer d’un seul élan ce long discours qui forme 33 des 34 chapitres du Deutéronome (le chapitre 34 lui raconte la mort de Moïse).

Moïse ne parle pas de lui-même : il est le porte-parole de Dieu, c’est Dieu même qui parle à travers lui en ce long discours. Il commence par faire un retour en arrière en relatant la sortie d’Égypte, le départ de la servitude, la traversée de la mer Rouge. Ensuite il énumère une nouvelle fois, le Dix Commandements, le Dix Paroles, en accentuent sur leur importance. Puis il va élaborer pour le peuple une très complète ligne de conduite, un code vie qui englobe la quasi-totalité des comportements sociaux et religieux : comment adorer Yahvé, le seul Dieu, en vérité et non pas par des sacrifices, comment combattre l’idolâtrie, comment les prêtres doivent se comporter, comment résoudre les conflits qui pourront surgir au sein du peuple.

Et c’est ici que survient, sans crier gare, ce passage du chapitre 30 que nous avons lu : « Je mets devant toi vie et bonheur, mort et malheur » ! C’est très surprenant !

Après avoir très longuement, très en détails, exposé le code de conduite qu’il demande de son peuple, Dieu dit tout simplement : « C’est vous qui décidez ! » Dieu n’abandonne pas sa toute-puissance, mais ne désire pas faire de nous des marionnettes. Dieu nous laisse une totale liberté de choisir entre faire le bien et faire le mal. La liberté humaine est entière : tout ce qui précède dans le Deutéronome ne sont pas des ordres, il n’y a aucune obligation à le suivre. « Tu as ta destinée en mains », dit Dieu, et tu as tout pour faire ton bonheur et celui des autres.

Le deuxième passage que nous avons lu est tiré du psaume 119, le plus long de toute la Bible; il contient 176 versets; il s’agit en fait de de 22 poèmes de 8 vers, chacun commençant par une des 22 lettres de l’alphabet hébreux. C’était une excellente technique de mémorisation. Et ces 22 poèmes ne portent que sur un seul sujet : la Loi/Parole de Dieu. Le psalmiste utilise une dizaine de synonymes pour parler de la Loi de Dieu : décrets, édits, commandements, Parole, paroles, préceptes, ordonnances… Le psaume 119 est une longue et profonde invitation à méditer la Parole de Dieu avec amour, comme source inépuisable de bienfaits; quel bonheur de la lire et de la relire, elle est toujours nouvelle, il y a toujours quelque chose à y découvrir; c’est un vrai chef-d’œuvre à contempler avec ferveur.

Le troisième passage nous vient de ce qu’on a coutume d’appeler « Le Sermon sur la montagne »; c’est un long discours de Jésus que Matthieu place en tête de son Évangile, au tout début de son ministère; c’est son « discours inaugural » dans lequel il explique ce qu’il veut et va faire, ce qu’est la volonté de Dieu son Père pour aujourd’hui. Le thème principal est la Justice parfaite. On retrouve dans ce discours que Matthieu a reconstitué à partir de plusieurs enseignements de Jésus de grandes vérités : le Béatitudes, le Notre Père, les œuvres bonnes, l’invitation à former une nouvelle communauté… Un peu comme le peuple hébreux devant Moïse, les gens écoute Jésus sans se lasser, émerveillés par ces nouvelles paroles.

Il y a plusieurs autres longs discours dans la Bible; Jérémie, Ésaïe, Ézéchiel peuvent parler pendant longtemps. Le roi David sentant sa fin venir fait un long discours à son fils Salomon (2 Samuel 22 et 23); Salomon discourra longtemps devant le peuple au moment de l’inauguration du Temple (1 Rois 8); pensons aux discours de Jésus dans l’évangile de Jean, à ceux de Pierre dans les Actes de Apôtres ou même, encore plus, à ceux de Paul (le pauvre Eutyque était mort en tombant par la fenêtre après s’être endormi durant un discours interminable de Paul ! Mais Paul le ramènera à la vie !).

Pour nous aujourd’hui, nous devons voir ces discours comme nous y invite le psaume 119 : à prendre plaisir, à trouver grand bonheur à lire et à relire les textes bibliques. On y trouve tant de belles choses; C’est un livre fascinant, captivant, émouvant : c’est le livre du Dieu vivant qui nous comble de sa grâce et de son amour.

 

 Aussi, en notre ère de 140 caractères, et des articles qui ne doivent pas dépasser trois paragraphes, ces discours, nous invitent à prendre le temps qu’il faut pour parler à Dieu, pour converser avec Dieu, pour écouter sa Parole et la méditer; c’est ce que Dieu nous demande.

Prédication du 12 janvier 2020

Par Robert Jacques

Lecture du livre du prophète Isaïe

Ainsi parle le Seigneur : « Voici mon serviteur que je soutiens, mon élu qui a toute ma faveur.
J’ai fait reposer sur lui mon esprit; aux nations, il proclamera le droit. Moi, le Seigneur, je t’ai appelé selon la justice; je te saisis par la main, je te façonne, je fais de toi l’alliance du peuple, la lumière des nations : tu ouvriras les yeux des aveugles, tu feras sortir les captifs de leur prison, et, de leur cachot, ceux qui habitent les ténèbres. » (42,1.6-7)

 

Lecture du livre des Actes des Apôtres

En ces jours-là, quand Pierre arriva à Césarée chez un centurion de l’armée romaine, il prit la parole et dit : « En vérité, je le comprends, Dieu est impartial : il accueille, quelle que soit la nation, celui qui le craint et dont les œuvres sont justes. Telle est la parole qu’il a envoyée aux fils d’Israël, en leur annonçant la bonne nouvelle de la paix par Jésus Christ, lui qui est le Seigneur de tous. Vous savez ce qui s’est passé à travers tout le pays des Juifs, depuis les commencements en Galilée, après le baptême proclamé par Jean : Jésus de Nazareth, Dieu lui a donné l’onction d’Esprit Saint et de puissance. Là où il passait, il faisait le bien
et guérissait tous ceux qui étaient sous le pouvoir du diable, car Dieu était avec lui. » (10,34-38)

 

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

Jean le baptiste parut dans le désert de Judée et se mit à prêcher : Changez de comportement, car le Royaume de Dieu s’est approché… Les habitants de Jérusalem, de toute la Judée et de toute la région voisine de la rivière, le Jourdain, venaient à lui. Ils confessaient leurs péchés et les baptisait dans le Jourdain.

Alors paraît Jésus. Il était venu de Galilée jusqu’au Jourdain auprès de Jean, pour être baptisé par lui. Jean voulait l’en empêcher et disait : « C’est moi qui ai besoin d’être baptisé par toi, et c’est toi qui viens à moi ! » Mais Jésus lui répondit : « Laisse faire pour le moment, car il convient que nous accomplissions ainsi toute justice. » Alors Jean le laisse faire.

 

Dès que Jésus fut baptisé, il remonta de l’eau, et voici que les cieux s’ouvrirent : il vit l’Esprit de Dieu descendre comme une colombe et venir sur lui. Et des cieux, une voix disait : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui je trouve ma joie. » (3,1.5-6.13-17)

Artisans de la parole !

Il est des paroles qui ont une saveur d’Évangile. C’est ainsi que récemment il m’a été donné de découvrir ces mots de Saint-Exupéry : « Pour ce qui est de l’avenir, il ne s’agit pas de le prévoir mais de le rendre possible ». Ceci est très parlant en ce début de nouvelle année. Elle n’a que douze jours. Et on l’a baptisée : 2020.

Il se peut qu’avec ce que nous savons déjà, nous pouvons en prévoir de larges pans. Il y a aura des jeux olympiques, des élections aux États-Unis en novembre prochain. On parlera beaucoup au Québec d’immigration, de croissance économique, on nous annoncera plus d’argent dans nos poches. Au seuil de cette nouvelle année, nous y entrons comme si elle était connue d’avance. Certes, il y aura des imprévus : une maladie, une perte, une catastrophe, des attentats, mais dans l’ensemble nous voulons croire que tout se déroulera dans le prévisible jusqu’à 2021. Bref, nous nous souhaitons peu de nouveautés !

 

C’était l’attitude de Jean le baptiste en s’opposant à la démarche de Jésus. Il pensait, lui aussi, connaître d’avance l’avenir. Juste avant l’arrivée de Jésus, il avait durement sermonné les Pharisiens et les Sadducéens venus à lui pour se faire baptiser. Que leur reprochait-il ? De ne pas « faire » les actions montrant leur volonté de changer. Il leur reprochait de mettre leur assurance en se disant être descendants d’Abraham, comme si cela suffisait à une vie authentique, comme si le passé donnait de connaître à l’avance leur avenir. Il attendait un envoyé de Dieu à l’image de ces prophètes prévoyant désastres et détresses. Jean attendait un plus fort que lui, un plus violent.

Et Jésus vient demander le baptême. Il refuse la supériorité que lui accorde Jean. Il lui importe par ce geste « d’accomplir toute justice », ce sont ces mots. Accomplir, c’est-à-dire d’amener à son achèvement ce qui est juste. Quelle est cette justice ? Pour Jean le baptiste, elle est ce jugement par lequel Dieu manifesterait, si ce n’est sa colère, du moins, sa vive impatience à l’égard de ses contemporains. Certains exégètes proposent toutefois de traduire « justice » par « justesse ». Dit autrement, il s’agit d’être « ajusté » au désir de Dieu pour nos vies. De jouer avec justesse nos existences, comme on dit d’un musicien qu’il interprète une œuvre avec justesse.

« Accomplir », mener à son achèvement n’est pas alors observer des lois comme de s’arrêter à un feu rouge, appliquer des règlements comme de payer ses impôts, bien suivre un mode d’emploi ou s’acquitter d’un travail au déroulement répétitif. Tout cela c’est du connu à l’avance. L’Évangile appelle à la nouveauté, à ce qui ne peut se prévoir. L’Évangile appelle à des possibles inattendus.

Les premiers croyants, et Matthieu en particulier, pour comprendre le neuf inauguré en Jésus, ont relu les promesses du passé. Ils retrouvèrent chez Isaïe, par exemple, des échos à l’existence de celui en qui ils mettaient désormais leur confiance : « Voici mon serviteur que je soutiens, mon élu qui a toute ma faveur. J’ai fait reposer sur lui mon esprit. » Peut-être retrouvaient-ils aussi dans les premières prédications des apôtres le sens de leur propre baptême en se remémorant celui de Jésus et comme lui cherchant à faire le bien là où ils passaient à leur tour, confiants que Dieu était aussi avec eux. Dans ce passé proche ou lointain, ils entendaient des promesses leur donnant de sortir du connu d’avance.

Et c’est à cela que nous appelle l’Évangile et ses promesses : aller vers l’imprévisible, vers l’inconnu. Aller vers une nouveauté qui échappe précisément aux prédictions des politiciens et des économistes pour notre temps. Se risquer à ces mots de Saint-Exupéry que j’ai cité tantôt : ne pas prévoir l’avenir, mais le rendre possible.

Mais comment ? Comment vivre cette justesse au désir de Dieu, à sa parole ? Il n’y a pas que chez l’auteur du Petit Prince que l’on peut faire des découvertes. Francine Carrillo, cette pasteure, théologienne suisse à l’écriture si fine, m’a donné de relire autrement des mots parcourant tant le premier testament que le nouveau : « mettre en pratique la parole ». C’est presque un refrain tout au long du Deutéronome. Et Jésus le reprendra à son tour fréquemment.

Quelle découverte ai-je faite chez Francine Carrillo ? Relisant la Lettre de Jacques où il est écrit qu’il faut « accepter avec humilité la parole que Dieu plante dans votre cœur… mettez-la réellement en pratique » (1,21-22), elle propose la traduction suivante : « Accueillez avec douceur la parole plantée en vous… devenez des artisans de la parole. »

Devenir des « artisans » est une traduction très juste, car le mot grec pour dire « mettre en pratique » est « poièn » qui a donné en français les mots : poétique, poésie, poème, poète. Et au risque de me répéter, il n’est donc pas question ici d’observer, exécuter, appliquer des lois et des règlements. Il s’agit de « créer de la parole », de « faire de la parole ». D’ailleurs dans les traductions bibliques anglaises, on parle de « doers of the word », de « faiseurs de la parole ».

Faiseurs, le mot n’est pas très beau en français et on peut lui préférer le terme « artisan ». L’artisan est celui qui réalise, accomplit. Et alors, « faire la parole » n’est pas exécuter une suite de consignes pour obtenir un résultat. Dans la foulée de l’Évangile, « faire la parole » peut être entendu en deux sens. Tout d’abord, c’est faire advenir par des gestes ce que dit la parole. C’est ce que ne font pas les Pharisiens et les Sadducéens, en effet, Matthieu emploie le verbe « poièn » dans son reproche : vos actes ne font pas ce qu’ils prétendent exprimer en venant vous faire baptiser. Par nos gestes, la parole s’accomplit ou pas.

L’autre sens, c’est créer des paroles qui invitent, qui suscitent l’agir. Et à cet égard, Jésus était un grand créateur, un grand poète. On trouve peu ou presque pas dans ses propos des lois et des règlements. Certes, il demande d’aimer, de pardonner. Mais surtout ses paroles ouvrent à l’invention de nouveaux possibles. Pensons aux Béatitudes : être miséricordieux, être affamé, assoiffé de justice, être sel et lumière. Ces mots convoquent à des gestes toujours neufs, ces mots viennent interrompre le connu pour nous lancer dans l’imprévisible.

Et c’est dans un tel « faire la parole » que le baptême nous plonge. C’est la dynamique qui doit animer nos existences. Être des faiseurs de la parole écoutée, la rendre active, concrète à travers nos actions, nos engagements. Être aussi des créateurs de mots nouveaux qui diront l’avenir possible. Nos sociétés occidentales sont toujours plus sourdes aux invitations de l’Évangile. Elles se sont attelées à tout prévoir en se bardant d’assurances, assurance-vie, maison, auto. D’où notre rôle toujours plus essentiel : faire les gestes qui parleront et créer des paroles à saveur de vie nouvelle. Être créateurs, créatrices de paroles à saveur de vie nouvelle. Ésaïe, Jésus en étaient. Et plus près de nous des Saint-Exupéry ou des Francine Carrillo en sont également. Aussi, je propose à votre méditation les mots par lesquels celle-ci commente le « devenir artisans de la parole ».

 

« Se tenir dans une extrême présence

Une veille de chaque instant

Pour sortir du prêt-à-porter

D’un langage qui dispense

De porter soi-même le travail de la parole.

Car la parole est à confectionner

Dans la patience de l’artisan.

Subtil ouvrage à remettre sans fin

Sur le métier des jours,

Dans l’amour et dans l’humour.

On s’y blesse comme à tout labeur essentiel.

On y apprend l’endurance et l’humilité.

Mais on y reçoit aussi la vie en surabondance

Et l’offrande immense qu’elle nous fait des autres. »                     

 

Francine Carrillo


Proclamer sa foi en la dignité humaine

Prédication de David Fines, le 15 décembre 2019

 

La Déclaration universelle des droits de l’homme (DUDH) est parfois vue comme un credo, certains la brandissent comme le Décalogue du 20e siècle. Elle est gravée dans notre culture occidentale, comme certains passages bibliques. Le 10 décembre, on célèbre les droits humains lors de la Journée internationale de commémoration de l’adoption de la Déclaration par l’Assemblée générale des Nations unies en 1948. Pourtant, les pratiques qui l’entourent sont un vrai drame : la Déclaration n’est pas du tout mise en œuvre comme on l’avait espéré lors de sa rédaction et de son adoption.  À l’occasion de ce 71e anniversaire, pensons plus particulièrement aux victimes, aux personnes survivantes et aux témoins de ce drame. Penchons-nous sur ce sujet avec l’aide de textes fournis par l’ACAT (Action des chrétiens et chrétiennes pour l’abolition de la torture) et de réflexions de sa coordonnatrice Nancy Labonté que nous avons déjà reçue et écoutée il y a un an.

Observations

1-Des informations sur la Déclaration et son application sont facilement disponibles en ligne, dispersées à travers la documentation des pays, des organisations de la société civile, des organisations régionales ou internationales, et dans les différents médias qui forgent nos opinions; mais qui s’en soucie vraiment ? L’avons-nous déjà lue, étudiée ? Nous en sommes-nous déjà servie pour notre réflexion théologique ? Que dit et fait notre Église ? Malgré la déclaration dite « universelle » des nations, ce sont des personnes comme vous et moi qui sont à la source de la mise en œuvre, ou non, de la DUDH.

2- Le texte de la Déclaration est clair et reconnaît dès le départ, dans son Préambule, « la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine ». Au centre donc de la Déclaration, en son cœur même, se trouvent les personnes, qu’elle désigne comme membres d’une famille nommée humaine, et leur dignité. C’est cela même au cœur de la théologie protestante : la primauté de la personne, la valeur de chaque personne devant Dieu, accueillie, reçue, acceptée, pardonnée. Et cette dignité appartient aussi, et en premier lieu, aux victimes, aux survivants et aux témoins.

3-Le rapport à l’autre : Les diverses pratiques entourant la DUDH impliquent différents rapports entre les acteurs, qu’ils soient du côté de la dignité humaine ou du côté du rôle que les nations jouent dans ce drame. Défendre les droits humains et la dignité, ce qu’on peut ignorer est une implication directe du : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même », de Jésus, l’un des deux commandements qu’il nous a laissés.

4-Une éthique relationnelle : Au fondement des principes de la DUDH se trouve la Charte des Nations unies, par laquelle les peuples ont proclamé leur foi « dans les droits fondamentaux de l’humain, dans la dignité et la valeur de la personne humaine, dans l’égalité des droits des hommes et des femmes, et […] se sont déclarés résolus à favoriser le progrès social et à instaurer de meilleures conditions de vie dans une liberté plus grande ». Il s’agit d’une éthique relationnelle entre les membres de la famille humaine et les nations. SI nous disons sœurs et frères de la famille du Christ, nous ne pouvons passer à côté de ce principe.

Ceci posé, cette Déclaration dite « universelle », vieille de 71 ans, est sacro-sainte dans l’esprit de ses défenseurs. Pourtant, les transgressions quotidiennes sont trop nombreuses et entraînement cette question : pourquoi ne pas simplement respecter ces droits humains ?

Pour entamer une théologie de la révélation de Dieu dans les pratiques humaines, chercher dans les textes anciens, parce qu’à l’instar des articles de la DUDH, on ne respecte toujours pas les admonestations bibliques. Des rapprochements qui témoignent du caractère sacré de la DUDH pour certains groupes de culture judéo-chrétienne.

On trouve de nombreuses prémisses des articles de la Déclaration dans les textes anciens. Déjà, il y a près de 2 500 ans, dans le livre de l’Exode, le Décalogue ordonne : « Tu ne commettras pas le meurtre » (Ex 20,13); à mettre en parallèle avec l’article 3 de la Déclaration : « Tout individu a droit à la vie, à la liberté et à la sûreté de sa personne. »

Puis, dans le Deutéronome, Moïse résume la loi au peuple et ordonne « à vos juges d’entendre vos frères en justice et de dire le droit entre deux frères ou entre l’un de ceux-là et l’immigré » (Dt 1,16). On incite ici à reconnaître la personnalité juridique de chaque personne et ce en tout lieu et en toute circonstance (DUDH, art. 6), en donnant à toute personne (même l’immigrée) le droit d’avoir des recours effectifs devant les juridictions compétentes contre les actes violents (art. 8 de la Déclaration).

Aussi, l’article 28 de la Déclaration affirme : « Toute personne a droit à ce que règne, sur le plan social et sur le plan international, un ordre tel que les droits et libertés énoncés dans la présente Déclaration puissent y trouver plein effet. » Cette affirmation trouve des échos dans l’allégorie du prophète Michée qui en appelle à une organisation internationale qui protégerait les droits et les libertés de la personne : « [À la maison de Yhwh, il] sera juge entre les peuples, arbitre entre les plus lointaines puissances […]. On ne lèvera plus l’épée nation contre nation, on n’apprendra plus la guerre. Chacun vivra sous sa vigne ou son figuier sans plus personne à redouter » (Mi 4,3). Plus tôt nous avons lu ce beau passage dans la livre d’Ésaïe : « Dieu même vient vous sauver ! » Ça dit tout.

En ce qui concerne l’ACAT et sa mission qui vise l’interdiction de la torture ou des peines et traitements cruels, inhumains et dégradants, les références bibliques ne manquent pas. En premier lieu, la crucifixion de Jésus qui illustre la violence de l’État à travers l’injustice, la cruauté, l’humiliation et la mort au bout de souffrances aiguës. Mais aussi les interpellations lancées aux bourreaux : « N’envie pas l’homme violent, ne le suis pas sur sa ligne » (Proverbes 3, 31). Puis, bien plus tard, des soldats demandent à Jean le Baptiste, dont il était question dans la lecture de Matthieu, ce qu’ils doivent faire pour effacer leurs fautes; il leur répondra : « Ne brutalisez personne » (Luc 3,14).

Les paumes quant à eux permettent aux victimes d’en appeler à la protection de Dieu : « Rachète-moi de l’oppression des humains, je garderai tes directives » (Ps 119,34). Ils permettent aussi de prendre la parole afin de briser la culture de l’impunité : « Ma bouche s’ouvre à ta justice » (Ps 71, 15). Aux défenseurs de droits humains, les Proverbes affirment : « La justice profite aux nations – les gâchis déshonorent les peuples » (Pr 14, 34). Mais encore plus manifeste pour

La Déclaration est-elle appliquée universellement ? La mise en œuvre des droits humains suppose de la part des pays un effort que plusieurs ne sont pas prêts à fournir (et il en est de même pour bien d’autre Traités internationaux, par exemple, sur l’environnement); là réside le drame du système de pratiques entourant la Déclaration : sa transgression.

Dans notre réflexion théologie, la question se pose : où Dieu se révèle-t-il ? Nos observations sur l’élaboration des pratiques entourant la Déclaration placent la transgression dans l’éthique relationnelle du rapport à l’autre, qui s’incarne dans des pratiques précises : défendre, transgresser, ignorer et souffrir… C’est aussi ce qu’on retrouve dans les livres bibliques : les prophètes défendent les droits humains, qui sont pourtant transgressés et ignorés, générant de la souffrance, et le cycle se poursuit en vue d’une libération.

Dieu a créé l’être humain à son image (Gn 1, 27) et Dieu le guide pour qu’il incarne la sainteté. Dans le système de pratiques entourant la Déclaration, toutefois, l’expression d’une essence éternelle et infinie apporte tout de même le dénouement du drame : la vision du caractère sacré de la dignité humaine s’enracine malheureusement dans la souffrance.

En raison de la transgression quotidienne et banalisée de la Déclaration banalisée, défendre les droits humains et la dignité est interdit en plusieurs endroits, depuis le Burundi, jusqu’en Chine, en passant par l’Égypte et l’Iran.

Mais, en observant attentivement, on peut noter la mobilisation de personnes chrétiennes engagées à défendre les droits et la dignité humaine à travers différentes actions à travers le monde, ce qui témoigne d’une profonde révolte et d’une indignation contre la souffrance.

L’ACAT, comme les Églises d’ailleurs, jouit d’une liberté de parole qui vise à débusquer l’ignorance. Pour y arriver, l’éducation constitue le meilleur antidote. Afin que la honte remonte jusqu’aux nations, il faut constamment dévoiler le drame de la transgression des droits humains. Ainsi, l’éducation aux droits humains devient un axe d’action de plus en plus important à l’ACAT, rappelant le verset biblique qui brise la culture de l’impunité : « Ma bouche s’ouvre à ta justice » (Ps 71,15).

 

 

Réflexion de Nancy Labonté, coordonnatrice 


Présentation d'André Jacob, auteur, peintre et vice-président des Artistes pour la paix

Eglise unie Saint-Jean, 29 septembre 2019

La paix.

      La paix, c’est la plénitude de la vie et de relations, le bonheur dynamique et concret… Elle est donc amour, confiance, mais toujours en devenir avec espérance.

      « Quand la paix rencontre la paix, il y a règne de Dieu. » (Luc 10 : 1 - 9)

      Saint-Paul a résumé le sens de la paix liée à l’amour d’une manière magistrale dans le bien connu 1er épître aux Corinthiens (13 : 13) : Maintenant donc, demeurent foi, espérance, charité, ces trois choses, mais la plus grande d’entre elles, c’est la charité

 

La culture de la paix.

      Une culture de la paix est un processus caractérisé par le développement social non violent lié à la justice, aux droits de l’homme, à la démocratie et au développement; elle ne peut s’édifier que par la participation des individus à tous les niveaux. 

      UNESCO. Rapport de la conférence sur l’éducation, 44e session, p. 7

 

      La culture de la paix est un ensemble de valeurs, d’attitudes et de comportements qui rejettent la violence et préviennent les conflits en s’attaquant à leurs racines par le dialogue et la négociation entre les individus, les groupes et les États.  ONU / Résolution A/52/13

 

La culture de la paix implique un haut sens des responsabilités.

 

La culture de la paix fait appel aux responsabilités éthiques des individus, des institutions et des gouvernements sur le plan social, politique, économique et culturel.

 

Je vous exhorte donc, moi le prisonnier dans le Seigneur, à mener une vie digne de l’appel que vous avez reçu : en toute humilité, douceur et patience, supportez-vous les uns les autres avec charité ; appliquez-vous à conserver l’unité de l’Esprit par ce lien qu’est la paix.  (Éphésiens 4 : 1 – 3).

 

 

Les repères fondamentaux que l’UNESCO a mis de l’avant servent de levier pour expliciter les objectifs, les exigences et les responsabilités que cette expression générique qu’est la culture de la paix implique.

Respecter

      toutes les vies et la dignité de chaque être humain sans discrimination ni préjugé;

Pratiquer

      la non-violence active en rejetant la violence sous toutes ses formes (physique, sexuelle, psychologique, économique et sociale), en particulier envers les plus démunis et les plus vulnérables, tels les enfants, les adolescents, les femmes et les personnes âgées;

 

      « Au reste, frères, que tout ce qui est vrai, tout ce qui est honorable, tout ce qui est juste, tout ce qui est pur, tout ce qui est aimable, tout ce qui mérite l'approbation, ce qui est vertueux et digne de louange, soit l'objet de vos pensées. Ce que vous avez appris, reçu et entendu de moi, et ce que vous avez vu en moi, pratiquez-le. Et le Dieu de paix sera avec vous » (Philippiens 4:6-9). 

 

Développer

      la culture de la paix dans le domaine de l’éducation exige de viser à libérer la paix intérieure dans l’esprit des élèves afin qu’ils puissent développer leur tolérance, leur sens de la compassion, du partage et de l’attention aux autres dans le respect de la différence;

 

Partager

      temps et ressources matérielles en cultivant la générosité, le partage et le développement de politiques sociales adéquates et cohérentes afin de mettre fin à l’exclusion et aux disparités économiques;

Défendre

      la liberté d’expression et la diversité culturelle en privilégiant toujours l’écoute active et le dialogue, sans céder au fanatisme, à la discrimination, aux préjugés et au rejet d’autrui;

Promouvoir…

      une consommation responsable et un mode de développement durable qui tiennent compte de toutes les formes de vie et préservent l’équilibre des ressources naturelles de la planète;

Contribuer

      au développement des communautés avec la pleine participation des femmes et des hommes, dans le respect des principes démocratiques afin de créer ensemble de nouvelles formes de solidarité et des stratégies de participation démocratique;

Préparer

      les citoyen.e.es à gérer des situations difficiles et incertaines, et contribuer à l’instauration d’une société équitable, pacifique et démocratique;

      « Au reste, frères, soyez dans la joie, perfectionnez-vous, consolez-vous, ayez un même sentiment, vivez en paix ; et le Dieu d'amour et de paix sera avec vous. » (2 Corinthiens 13:11). 

Favoriser

      la recherche de solutions pacifiques aux conflits.

 

      « S'il est possible, autant que cela dépend de vous, soyez en paix avec tous les hommes » (Romains 12:18). 

En résumé, la culture de la paix…

      est un état d’esprit et un principe éthique pour guider les orientations fondamentales des sociétés.

      fournit une orientation fondamentale à la gestion des rapports sociaux.

      « Heureux ceux qui procurent la paix, car ils seront appelés fils de Dieu ! » (Matthieu 5:9). 

 

Espérer ce que le prophète Isaïe prédisait :

Ils briseront leurs épées pour en faire de socs et leurs lances pour en faire des serpes.

On ne lèvera plus l’épée nation contre nation,

 

On n’apprendra plus à faire la guerre. (Isaïe 2 : 4)

 

Les oeuvres illustrant cette réflexion sont de l'auteur André Jacob.


Prédication du 22 septembre 2019

Réflexions sur les 50 ans de mariage de Samuel et Honorine Andria « L’Éternel a fait pour nous de grandes choses; nous sommes dans la joie » (Psaume 126,2)

Dans le Nouveau Testament, nous avons lu, dans l’Évangile de Jean, ce passage très connu des noces de Cana (Jean 2,1-11). Ce passage nous dit que lorsque nous l’invoquons, lorsque nous l’invitons, Jésus est présent dans les grands moments de nos vies, comme les baptêmes, les fiançailles, les mariages; et je sais que Jésus était présent lors que mariage de Samuel et Honorine que ce soit chez le Consul de Madagascar que dans cette église Saint-Jean même, le 6 septembre 1969, comme nous l’avons vu dans les photos. Mais ce passage nous dit non seulement que Jésus est présent, mais aussi qu’il est actif, qu’il participe aux événements heureux de nos vies. Dans le récit de Jean, il offre du vin, et du bon vin, à la communauté rassemblée pour la fête. Oui, Jésus, aujourd’hui, nous invite à nous réjouir. Il nous offre le vin nouveau de la joie partagée. Même l’apôtre Paul n’hésitera pas à nous rappeler, en insistant comme il le fait dans son Épître au Philippiens, de « se réjouir » dans le Seigneur.

Mais je voudrais m’attarder un peu plus sur le psaume que nous avons lu, le psaume 126. Samuel et Honorine ont choisi de mettre en exergue, pour les célébrations de leur 50e anniversaire de mariage, ce verset 2 du psaume 126 : « L’Éternel a fait pour nous de grandes choses; nous sommes dans la joie ! »

                Nous savons que les dans les psaumes sont exprimés tous les sentiments et toutes émotions humaines : amour, affection, compassion, commisération, douceur, patience, persévérance, espérance, courage, abandon, tout autant la crainte, l’angoisse, l’inquiétude, etc… Le verset 2 du psaume se lit au complet ainsi : « Alors notre bouche riait de joie, et notre langue poussait des cris de triomphe : Alors on disait parmi les nations l’Éternel a fait pour eux de grandes choses. »

                Que de beaux sentiments sont exprimés dans ces quelques lignes : la joie, l’allégresse, la liesse, le contentement, le soulagement, l’espoir, la plénitude, tout autant que la reconnaissance et la gratitude ! Et ce sont toutes des émotions qui nous animent aujourd’hui. Le psaume 126 fait partie de la série des « Cantiques des montées », qui étaient des hymnes que l’on chantait tous ensemble lors de pèlerinages à Jérusalem. Comme le peuple en marche était content d’arriver à destination ! Comme ces gens-là se réjouissaient d’être arrivés à bon bord sans trop d’encombres, sans ennuis majeurs sauf les petits aléas du voyage, sous la protection de Dieu !

                La vie est comme un pèlerinage. Et aujourd’hui nous ressentons les mêmes émotions que les pèlerins de jadis alors que nous célébrons les 50 ans de vie commune de Samuel et Honorine. Un parcours qu’ils ont fait ensemble sous le regard et la protection de Dieu, depuis leurs fiançailles à Madagascar, jusqu’à aujourd’hui. Ils ont commencé ce voyage, comme beaucoup de couples, sans savoir où cela les mènerait exactement. Mais ils savaient que Dieu marchait avec eux, et en fait il faut le dire au présent : ils savent que Dieu a été avec eux tout au long de leur voyage; Dieu les a aidés quand ils en avaient besoin; Dieu les a guidés quand il le fallait; Dieu les a conduit vers cette église Saint-Jean qui est devenue leur communauté de foi; Dieu les a écoutés dans leurs paroles et leurs silences; Dieu leur a tenu la main tout au long  beaux  épisodes de leur vie. Dieu les a bénis jusqu’à aujourd’hui et Dieu va continuer de le faire encore de nombreuses années.

                Et c’est pour ça que nous réjouissons avec le psalmiste : Notre bouche rit de joie ! Notre langue pousse de cris de triomphe. Oui, tout au long de ces 50 ans, l’Éternel a fait pour Samuel et Honorine de grandes choses !

                Merci Samuel et Honorine de nous permettre aujourd’hui de vivre ces moments précieux où nous pouvons nous remémorer chacun et chacune les « grandes choses » que Dieu a fait pour nous et que Dieu continue à faire pour nous.

                Merci de nous montrer un exemple très précieux de fidélité, un exemple de vérité, un exemple d’engagement total, d’authenticité sans limite, d’une alliance ferme et durable dans la foi; merci de nous dire qu’il est encore valable, pertinent, significatif, de s’engager les uns envers les autres; de s’engager dans un projet de vie dans lequel on croit et d’y rester fidèle.

                Merci aussi de nous permettre de vivre ces beaux moments et de nous rappeler comme le dit l’apôtre Paul : « Au reste, frères et sœurs, que tout ce qui est vrai, tout ce qui est honorable, tout ce qui est juste, tout ce qui est pur, tout ce qui est aimable, tout ce qui mérite l'approbation, ce qui est vertueux et digne de louange, soit l’objet de vos pensées. » (Philippiens 4,8) Comme ça leur va bien ! C’est ce que vous avez fait, Honorine et Samuel, durant 50 ans, c’est ce qui a été votre ligne de conduite, et c’est ce à quoi vous nous invitez aujourd’hui. Merci et merci encore.

 

David Fines


Prédication du 8 septembre 2019                      Faire route avec Jésus

Lectures

Lettre de saint Paul à Philémon

Bien-aimé, moi, Paul, tel que je suis, un vieil homme et, qui plus est, prisonnier maintenant à cause du Christ Jésus, j’ai quelque chose à te demander pour Onésime, mon enfant à qui, en prison, j’ai donné la vie dans le Christ. Je te le renvoie, lui qui est comme mon cœur. Je l’aurais volontiers gardé auprès de moi, pour qu’il me rende des services en ton nom, à moi qui suis en prison à cause de l’Évangile. Mais je n’ai rien voulu faire sans ton accord, pour que tu accomplisses ce qui est bien, non par contrainte mais volontiers. 

S’il a été éloigné de toi pendant quelque temps, c’est peut-être pour que tu le retrouves définitivement, non plus comme un esclave, mais, mieux qu’un esclave, comme un frère bien-aimé : il l’est vraiment pour moi, combien plus le sera-t-il pour toi, aussi bien humainement que dans le Seigneur. Si donc tu estimes que je suis en communion avec toi, accueille-le comme si c’était moi.

 

De l’évangile de Luc

De grandes foules faisaient route avec Jésus. Il se retourna et leur dit : Si quelqu'un vient à moi et ne déteste pas son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses sœurs et même sa propre vie, il ne peut être mon disciple. Et quiconque ne porte pas sa croix pour venir à ma suite ne peut être mon disciple… Ainsi donc, quiconque d'entre vous ne renonce pas à tous ses biens ne peut être mon disciple.

Le sel est une bonne chose, mais si le sel perd sa saveur, avec quoi la lui rendra-t-on ?

 

Prédication

L’évangile requiert de nous la foi, uniquement la foi. Il ne faut pas en attendre des évidences telles que la science peut nous en donner. Pourtant le passage de Luc que nous venons d’entendre nous propose une certitude « certaine », si vous me permettez ce pléonasme. À écouter les paroles de Jésus, il est manifeste qu’il n’avait pas dans son entourage un conseiller en relations publiques ou un fabricant d’image dont s’entourent aujourd’hui la plupart des politiciens. En déclarant que « quiconque d'entre vous ne renonce pas à tous ses biens ne peut être mon disciple », il est bien loin de ces slogans des candidats aux élections qui nous promettent « plus d’argent dans nos poches » ou « pour la célèbre classe moyenne ». Jésus n’était vraiment pas fort en formules rassembleuses. Et Luc qui nous rapporte ces paroles de Jésus n’aide pas l’image du maître en quête de disciples : Qui peut accueillir avec enthousiasme de telles propositions ? Détester ses proches, sa propre vie, renoncer à tout ce qu’il possède, n’est-ce pas choquant et même rebutant ?

Est-ce que Jésus a dit de telles paroles ? Probablement. Il serait étonnant que Luc se soit permis d’inventer des mots aussi révoltants. Ce passage surprend d’autant plus qu’il est inséré entre, d’une part, l’histoire d’un festin où sont finalement conviés, après le refus des riches invités d’y participer, les gens traînant sur les routes des campagnes, et d’autre part, par les paraboles bien connues de la brebis perdue, de la pièce d’argent perdue et du fils perdu et retrouvé. Comment Jésus peut-il être si exigeant à l’égard de ses disciples, alors que le règne de Dieu dont il parle est destiné tout d’abord à ce qui est perdu ou au dernier venu ?

Détester sa famille et sa propre vie ! Ces mots sont trop forts. Peut-on les atténuer sans pour autant les rendre insignifiants ? Dans la nouvelle traduction Louis Segond que nous avons entendue, on y parle de détester. Et on serait ainsi au plus près du verbe employé par Luc. C’est le mot grec « miseau » qui est utilisé, et que l’on retrouve dans des termes comme « misanthrope » ou « misogyne ». D’autres traductions tempèrent en parlant de « préférer » : « Celui qui vient à moi doit me préférer à son père, sa mère, sa femme, ses enfants, etc., sinon il n’est pas digne de moi. » Un peu d’exégèse ici peut nous aider : la langue hébraïque ne connaît pas le comparatif, elle ne connaît pas « le plus ou le moins », c’est « ou bien ou bien ». Alors pour dire que l’on préfère une personne à une autre, on dit qu’on aime l’une et que l’on déteste l’autre. Ainsi Dieu lui-même affirme : J’ai aimé Jacob et j’ai haï Ésaü. Malgré cette forme très rude, c’est bien une comparaison qui veut être établie. Donc, nous pouvons donc nous rallier à l’expression « me préférer à son père, sa mère… »

Mais même ainsi les paroles de Jésus sont déroutantes. Encore ici, l’exégèse peut nous instruire. Luc écrit son évangile vers l’an 80 à des Grecs convertis à la foi chrétienne. Ces nouveaux croyants sont de la deuxième et troisième génération. Ils ont probablement en mémoire que plusieurs de leurs prédécesseurs à Jérusalem et ailleurs ont été violemment persécutés et même mis à mort. Peu avant eux donc, des hommes et des femmes ont eu à renoncer à leur propre vie et porter littéralement la croix. Ainsi, ces paroles de Jésus avaient pour eux des résonnances bien concrètes.

De plus, leur adhésion à la Bonne Nouvelle du Ressuscité avait sûrement provoqué des conflits et des ruptures au sein de leurs propre familles. Tant dans le monde juif que dans le monde païen, l’identité de chacun était fixée en grande partie par son appartenance à une famille. Dans la société juive, par exemple, on se présentait en nommant de qui on était le fils : Jésus, fils de Joseph, Jacques, fils de Zébédée. En devenant chrétiens, ils accueillaient toutefois une autre identité – celle de fils et de filles d’enfants de Dieu et de frères et sœurs dans la foi – et s’exposaient ainsi au rejet de leurs proches et familles, de leur milieu social et culturel. De nouveau, les paroles de Jésus avaient une résonnance très réelle dans la vie de ces croyants.

Marcher à la suite de Jésus, c’est recevoir donc une nouvelle identité. C’est ce que Paul illustre en demandant à Philémon de reprendre près de lui Onésime, « non plus comme esclave, mais comme un frère bien-aimé ». Philémon est convoqué par Paul à abandonner son identité de maître d’esclave. Tant Philémon qu’Onésime sont appelés à une nouvelle relation par leur foi au Seigneur.

Et pour nous, la suite du Christ signifie aussi l’entrée dans une nouvelle identité. Certains parmi nous sont de croyants de longue tradition, nous avons été élevés dans une religion transmise de générations en générations. Une religion que nous cherchons à vivre du mieux que nous le pouvons. Mais les paroles du Christ s’adressent encore à nous aujourd’hui. Qu’est-ce qui fait mon identité profonde ? Est-ce une religion reçue de mes prédécesseurs ? Est-ce mon appartenance à une famille ? Est-ce mon travail ? Mes réussites ? Mes possessions ? Certes, tout cela contribue à dire qui je suis. Mais les mots rudes de Jésus nous demandent de nous questionner davantage. Ou pour le dire autrement : est-ce que ma relation à Jésus, mon engagement à sa suite, vient en premier lorsqu’il s’agit de dire mon appartenance profonde ?

Et nous avons de la chance : nous vivons à une époque où le christianisme de tradition n’est plus guère possible. Nous ne sommes plus portés par un environnement religieux. Et même si, souvent encore, on naît chrétien, la vie et l’environnement social se chargent de nous amener à choisir d’être chrétien ou de ne pas l’être, de vivre en disciple ou de vivre comme tout le monde.

Il est impossible que Jésus ait demandé réellement à détester ses proches, lui qui ailleurs invitait à « ne pas haïr ses ennemis, mais à les aimer ». Par la rudesse de ses paroles, il invitait et nous invite encore à entrer dans une nouvelle identité, à redéfinir nos appartenances. Ne plus se voir comme le simple produit de nos relations familiales ou professionnelles, ne plus se voir par le prisme de nos réussites ou de nos avoirs, mais vivre nos relations dans une toute autre perspective. Préférer le Christ dans nos vies ne signifie pas rejeter les autres, mais apprendre à tisser avec eux des liens nouveaux. Les voir comme Dieu les voit, les aimer comme Dieu les aime.

Préférer le Christ, qu’est-ce à dire ? C’est comme lui « préférer l’autre à soi-même ». C’est ce que toute son existence nous enseigne. Rappelons-nous son accueil des pécheurs, des femmes de mauvaise vie, des exclus de son milieu. Se risquer à une telle préférence peut coûter parfois, peut coûter souvent. Par exemple, renoncer à mon confort matériel, à ma tranquillité spirituelle pour faire une place – peut-être toute la place – à l’autre. Et celui-ci peut-être un fils, un père ou le premier venu.

 

Le philosophe Emmanuel Lévinas a écrit un jour : « "Après vous", cette formule de politesse devrait être la plus belle définition de notre civilisation ». Je pense que Jésus aurait bien aimé cette maxime, car marcher à sa suite ne voulait pas dire « venez après moi », mais apprendre de lui à chaque jour à dire à l’autre – quel qu’il soit – « après vous ». C’est quand même mieux que « plus d’argent dans nos poches ». 


Le don de recevoir

Lectures et prédication du 28 août 2019

Livre de la Genèse (18,16-33)

Les hommes se levèrent de là et portèrent leur regard sur Sodome; Abraham marchait avec eux pour prendre congé. 

Le SEIGNEUR dit : « Vais-je cacher à Abraham ce que je fais ? Abraham doit devenir une nation grande et puissante en qui seront bénies toutes les nations de la terre, car j’ai voulu le connaître afin qu’il prescrive à ses fils et à sa maison après lui d’observer la voie du SEIGNEUR en pratiquant la justice et le droit; ainsi le SEIGNEUR réalisera pour Abraham ce qu’il a prédit de lui. »

Le SEIGNEUR dit : « La plainte contre Sodome et Gomorrhe est si forte, leur péché est si lourd que je dois descendre pour voir s’ils ont agi en tout comme la plainte en est venue jusqu’à moi. Oui ou non, je le saurai. »

Les hommes se dirigèrent de là vers Sodome. Abraham se tenait encore devant le SEIGNEUR, il s’approcha et dit : « Vas-tu vraiment supprimer le juste avec le coupable ? Peut-être y a-t-il cinquante justes dans la ville ! Vas-tu vraiment supprimer cette cité, sans lui pardonner à cause des cinquante justes qui s’y trouvent ? Ce serait abominable que tu agisses ainsi ! Faire mourir le juste avec le coupable ? Il en serait du juste comme du coupable ? Quelle abomination ! Le juge de toute la terre n’appliquerait-il pas le droit ? » 

Le SEIGNEUR dit : « Si je trouve à Sodome cinquante justes au sein de la ville, à cause d’eux je pardonnerai à toute la cité. »

Abraham reprit et dit : « Je vais me décider à parler à mon Seigneur, moi qui ne suis que poussière et cendre.  Peut-être sur cinquante justes en manquera-t-il cinq ! Pour cinq, détruiras-tu toute la ville ? » Il dit : « Je ne la détruirai pas si j’y trouve quarante-cinq justes. »

Abraham reprit encore la parole et lui dit : « Peut-être là s’en trouvera-t-il quarante ! » Il dit : « Je ne le ferai pas à cause de ces quarante. » Il reprit : « Que mon Seigneur ne s’irrite pas si je parle; peut-être là s’en trouvera-t-il trente ! » Il dit : « Je ne le ferai pas si j’y trouve ces trente. » Il reprit : « Je vais me décider à parler à mon Seigneur : peut-être là s’en trouvera-t-il vingt ! » Il dit : « Je ne détruirai pas à cause de ces vingt. » Il reprit : « Que mon Seigneur ne s’irrite pas si je parle une dernière fois : peut-être là s’en trouvera-t-il dix ! » – « Je ne détruirai pas à cause de ces dix. » Le SEIGNEUR partit lorsqu’il eut achevé de parler à Abraham et Abraham retourna chez lui.

 

Évangile de Luc (11,1-13)

Il arriva que Jésus, en un certain lieu, était en prière. Quand il eut terminé, un de ses disciples lui demanda :
« Seigneur, apprends-nous à prier, comme Jean le Baptiste, lui aussi, l’a appris à ses disciples. »

Il leur répondit : « Quand vous priez, dites : “Père, que ton nom soit sanctifié, que ton règne vienne. Donne-nous le pain dont nous avons besoin pour chaque jour. Pardonne-nous nos péchés, car nous-mêmes, nous pardonnons aussi à tous ceux qui ont des torts envers nous. Et ne nous laisse pas entrer en tentation.” »

Jésus leur dit encore : « Imaginez que l’un de vous ait un ami et aille le trouver au milieu de la nuit pour lui demander : “Mon ami, prête-moi trois pains, car un de mes amis est arrivé de voyage chez moi, et je n’ai rien à lui offrir.” Et si, de l’intérieur, l’autre lui répond : “Ne viens pas m’importuner ! La porte est déjà fermée; mes enfants et moi, nous sommes couchés. Je ne puis pas me lever pour te donner quelque chose.” Eh bien ! je vous le dis : même s’il ne se lève pas pour donner par amitié, il se lèvera à cause du sans-gêne de cet ami, et il lui donnera tout ce qu’il lui faut.

Moi, je vous dis : Demandez, on vous donnera; cherchez, vous trouverez; frappez, on vous ouvrira. En effet, quiconque demande reçoit; qui cherche trouve; à qui frappe, on ouvrira.

Quel père parmi vous, quand son fils lui demande un poisson, lui donnera un serpent au lieu du poisson ? ou lui donnera un scorpion quand il demande un œuf ? Si donc vous, qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus le Père du ciel donnera-t-il l’Esprit Saint à ceux qui le lui demandent ! »

 

Prédication

Les textes bibliques proposés par la liturgie sont souvent un défi pour le prédicateur, du moins pour le prédicateur que je suis. Quels liens établir entre ces textes ? Et surtout quel chemin peut-on y découvrir pour nos existences ? Aujourd’hui, deux passages nous sont offerts : un étonnant dialogue entre Dieu et Abraham et un enseignement de Jésus sur la prière à la demande de ses disciples. Est-ce que la prière serait le lien entre ces extraits bibliques ? Sûrement. Ou peut-être l’insistance entêtée d’Abraham annonce-t-elle celle de l’ami dit importun réveillant en pleine nuit son voisin pour lui demander du pain ? Ou peut-être que l’attitude amicale de Dieu est mise en contraste avec celle du voisin irrité d’être dérangé au milieu de la nuit ? Une sorte de leçon qui lui serait donnée : toi, tu te fâches, alors que Dieu dialogue patiemment avec Abraham.

Explorons pour commencer cette conversation entre le Seigneur et son ami Abraham. L’auteur de la Genèse transcrit sous forme de dialogue ce qui aurait pu être le questionnement intérieur d’Abraham confronté au vieux récit de l’anéantissement de Sodome et de Gomorrhe qu’il fallait bien intégrer dans la trame biblique. 

Ce tête-à-tête a lieu immédiatement après une rencontre mystérieuse où Dieu annonce à Abraham que Sarah donnera naissance à un fils. Vous vous souvenez peut-être du récit : Abraham voit trois hommes passer près de son campement et les presse aussitôt de s’arrêter pour manger et se reposer. C’est à la suite de cette hospitalité généreuse qu’il reçoit la bonne nouvelle de l’enfant à venir. Mais qu’est-ce que l’hospitalité ? N’est-ce pas recevoir le visiteur ? Il est important ici de rappeler que chez les peuples du désert – à l’époque et semble-t-il encore aujourd’hui – l’hospitalité est sacrée : le passant est peut-être un envoyé de Dieu.  Et qu’est-ce que l’hospitalité ? C’est ce geste où en l’offrant – ne dit-on pas offrir l’hospitalité ? – ce geste où en l’offrant on reçoit l’autre. Il y a là quelque chose d’étonnant : dans l’accueil de l’autre, celui-ci m’est donné. On pourrait parler de paradoxe : un don est en fait un recevoir, à moins que ce soit l’inverse.

Le dialogue entre Dieu est Abraham est suivi par le récit  de la destruction de Sodome. J’ouvre une parenthèse ici importante : ce n’est que vers le 4e siècle de notre ère qu’on lira l’histoire de Sodome comme une condamnation de pratiques sexuelles jugées perverses. Aux temps bibliques, la compréhension était toute différente : le péché des gens de Sodome était leur refus d’accueillir les étrangers venus vers leur ville; il manquait donc au devoir incontournable de l’hospitalité, manifestant même des intentions violentes à l’égard de ces gens de passage. Leur inhospitalité contrastait profondément avec la demande insistante d’Abraham que Dieu s’arrête chez lui.

Ce dialogue entre Dieu et Abraham est très beau. Il nous présente tout d’abord un Dieu qui voit en Abraham un ami à qui confier ses intentions à l’égard de Sodome et Gomorrhe. « Vais-je lui cacher ce terrible projet de destruction ? » Et le ton est alors donné à la conversation : dans un échange plein de respect, Abraham interroge Dieu lui rappelant la justice et le droit. On assiste à des enchères mais inversées : de 50 on passe à 45, puis à 40, puis à trente et ainsi de suite. À chaque fois, Dieu s’engage à épargner Sodome. Abraham s’arrête à 10 laissant à Dieu la suite. L’auteur sait bien la conclusion, il connaît la légende au sujet de la ville qui avait été anéantie, il fallait bien que l’histoire s’accomplisse même si elle était déjà accomplie !

Mais que nous révèle ce dialogue qui était peut-être un monologue d’Abraham ? Par son questionnement insistant, presque entêté, Abraham crée en quelque sorte une brèche dans la compréhension courante de Dieu. En revenant poliment à la charge, il transforme sa propre vision de Dieu. Comme s’il se disait : le Dieu qui m’appelle sur des chemins nouveaux ne peut être ce Dieu aveugle distribuant souffrances, malheurs ou bonheur au gré de son bon plaisir. Il dévoile en Dieu, au cœur de Dieu, cette réalité que le vieux mot « miséricorde » cherchait à nommer. Aujourd’hui, on lui préfère « compassion ». Et pourquoi pas ? Suite à ce dialogue imaginé par un auteur bien créatif, Abraham vit en quelque sorte une « conversion », autre vieux mot passé de mode maintenant. Sa foi en Dieu se transforme, imaginant, si j’ose dire, en Dieu même une « conversion ».

Passons maintenant à l’enseignement de Jésus sur la prière. Il ne nous est pas dit ce que Jean le Baptiste avait appris à des disciples. Et je ne sais pas comment les rabbins de l’époque enseignaient la prière à leurs adeptes. Luc nous présente tout d’abord le Notre Père, dans une version plus brève que celle de Matthieu. Je ne me lancerai pas dans un commentaire du Notre Père, Google et Wikipédia le feront mieux que moi. Je ne veux souligner ici que deux aspects de l’enseignement de Jésus. 

Tout d’abord, il propose un visage à Dieu : celui de Père, il est notre Père. Et en finale de son enseignement : Jésus parlera du « Père du ciel ». Parler ainsi de Dieu, c’est dire que nous sommes ses fils et ses filles. Dans notre culture de l’autonomie, ce n’est pas facile à entendre. Nous voudrions bien être au commencement de nous-même et ainsi nous passer des autres. Pourtant, ne nous faut-il pas le reconnaître : nous avons été précédés, nos parents et avant eux bien des générations. Nous sommes inscrits dans une lignée. Et dans la foi, cette ascendance trouve son origine en Dieu source de vie. Il faut une certaine humilité pour accepter qu’il nous faut nous recevoir des autres et de Dieu.

Le deuxième aspect que je veux mentionner est en lien avec le premier. Dans les propos de Jésus, le verbe « donner » revient huit fois : Donne-nous le pain dont nous avons besoin pour chaque jour, le voisin donne quand même le pain réclamé, le Père du ciel donne l’Esprit, etc. Cette insistance sur le don dit notre situation première devant l’autre et devant Dieu : nous sommes appelés à recevoir. Dur coup à nouveau à l’autonomie ! Appelés à recevoir, alors que constamment on réclame de nous d’être indépendant. Jésus au contraire nous enjoint de demander : Demandez, on vous donnera; cherchez, vous trouverez; frappez, on vous ouvrira.

En effet, quiconque demande reçoit; qui cherche trouve; à qui frappe, on ouvrira. 

On nous a appris depuis l’enfance l’importance de donner, de partager. S’adressant aux Éphésiens, Paul leur disait : Il y a plus de joie à donner qu’à recevoir. Et cette parole nous a souvent été redite. Mais Jésus vient renverser cet enseignement. Il nous convoque à recevoir. Certes, la nécessité à donner est bien là, à nos proches et à nos lointains. Mais il en va tout autant de la nécessité de recevoir. 

Mon cher poète Christian Bobin, chez qui je trouve des accents de l’Évangile a écrit : « C’est clair : Tout ce que j’ai, on me l’a donné… Tout m’est depuis toujours donné, à chaque instant, par chacun que je rencontre… Alors pourquoi, parfois, une ombre, une lourdeur, une mélancolie ? Eh bien c’est qu’il me manque parfois le don de recevoir. C’est un vrai don, un don absolu. »

Et si Jésus dans son enseignement sur la prière nous révélait essentiellement ce don qui nous fait : celui de recevoir. N’est-ce pas ce que nous avons chanté tantôt : « Jésus le Christ, donne-moi d’accueillir ton amour. » Accueillir, recevoir. En bonne tradition protestante, le mot « œuvre » est toujours suspect, mais l’Évangile est l’appel à mettre en œuvre le don de recevoir qui nous a été confié. Recevoir la grâce d’un amour pour rien, recevoir l’autre tout simplement parce qu’il est. C’est ce que la prière fait en nous, elle nous apprend à recevoir. 

Robert Jacques


Porter attention

De l’évangile de Luc (3,21-22; 4,1-13 et 16-22)

Comme tout le peuple se faisait baptiser et qu’après avoir été baptisé lui aussi, Jésus priait, le ciel s’ouvrit.  L’Esprit Saint, sous une apparence corporelle, comme une colombe, descendit sur Jésus, et il y eut une voix venant du ciel : « Toi, tu es mon Fils bien-aimé ; en toi, je trouve ma joie. »

Jésus, rempli du souffle saint quitta le Jourdain. Le souffle l’entraîna dans le désert. Là, durant quarante jours le Provocateur l’éprouve. Il ne mange pas pendant ce temps. Alors que ces jours sont écoulés, il a faim. Le provocateur lui dit : Si tu es fils de Dieu, ordonne à cette pierre de se transformer en pain ! Jésus lui répond qu’il est écrit : « Le pain ne suffira pas à faire vivre l’homme. »

Il le conduit vers les sommets; le Provocateur lui fait voir en un instant la totalité des royaumes habités et lui dit : Je peux te donner tout le pouvoir et la gloire de ces royaumes, ils m’ont été livrés et je les donne à qui bon me semble. Ils seront à toi, entièrement, si tu te prosternes devant moi. Jésus répond qu’il est écrit : « Tu adoreras le Seigneur ton Dieu et à lui seul tu rendras un culte. »

Puis il l’amène à Jérusalem. Il le place au sommet du Temple et lui dit : Si tu es fils de Dieu, jette-toi en bas. Ainsi qu’il est écrit : « Il commandera à ses anges de veiller sur toi, et ils te soutiendront dans leur bras pour que ton pied ne heurte pas de pierre. » Jésus répond qu’il est dit : « Tu n’éprouveras pas le Seigneur, ton Dieu. »

Le Provocateur a épuisé toutes les sortes d’épreuves. Il s’est retiré de lui, en attendant le moment opportun.

Puis Jésus est revenu en Galilée. Il s’est rendu à Nazareth, où il avait grandi. Selon son habitude, le jour du sabbat il va à la synagogue et se lève pour la lecture. On lui remet le livre du prophète Isaïe. Il déroule le livre; il trouve le passage où est écrit : « Un souffle du Seigneur est sur moi; par lui j’ai été distingué pour annoncer une bonne nouvelle aux pauvres. Mandé par lui, je déclare aux prisonniers leur relaxe, aux aveugles qu’ils verront de nouveau, aux opprimés qu’ils seront pardonnés. Je viens déclarer publiquement une année de faveur du Seigneur. »

Jésus ferme le rouleau. Il le rend au desservant. Il s’assied. Dans la synagogue, tous les yeux sont fixés sur lui. Il commence : Aujourd’hui, vous l’entendez, cette écriture est réalisée.

Tous en étaient témoins et s’étonnaient de la faveur divine qui s’exprimait par sa bouche. Ils disaient : N’est-il pas le fils de Joseph ?

 

***

 

Prédication 

Aujourd’hui, premier dimanche du carême. Et la liturgie nous propose l’écoute de ce que nous avons coutume d’appeler le récit des tentations. Parce que l’évangéliste Luc est un bon écrivain, j’ai choisi d’encadrer notre texte par les épisodes qui le précèdent et le suivent immédiatement. Ces trois extraits forment une séquence de trois événements, séquence clairement voulue par l’auteur.

Premier élément de la séquence : le baptême de Jésus par Jean au Jourdain. Au cours de cet événement, une parole s’était fait entendre : Tu es mon fils, mon aimé. Une manière de nous dire que Jésus se découvrait dans une relation privilégiée avec Dieu. Mais quel nom donner à une telle relation ?

Deuxième élément de la séquence : la rencontre de Jésus avec le Provocateur. C’est sur cette déclaration – Tu es mon fils, mon aimé  – que celui-ci s’emploie à confronter Jésus. Vous avez sûrement remarqué que par deux fois, il aborde Jésus par les mots « Si tu es fils de Dieu… ». Le Provocateur est astucieux : il aimerait précisément piéger Jésus sur la relation qui le lie à Dieu. On pourrait dire autrement la question du Provocateur : De qui crois-tu être le fils en l’invitant à imaginer un Dieu faiseur de prodiges, dispensateur de pouvoir ou « d’assurance-tous-risques » pour les casse-cou ? Et Jésus esquive le piège à coup de paroles bibliques.

Luc, toujours en bon écrivain, nous informe que le Provocateur reviendra en scène au moment opportun. En effet, lors de la crucifixion de Jésus, comme en écho à l’épreuve du désert, des intervenants le provoquent. Les chefs ricanaient, nous dit Luc : « Il en a sauvé d’autres. Qu’il se sauve lui-même s’il est le Messie de Dieu, l’Élu ». Les soldats se moquaient de lui : «Si tu es le Roi des juifs, sauve-toi toi-même. ». Un des malfaiteurs crucifiés avec lui disait : « N’es-tu pas le Messie? Sauve-toi toi-même et nous aussi. » Le Provocateur et les personnes présentes au pied de la croix ironisent au sujet de cette relation privilégiée de Jésus avec Dieu. Comment nommer cette relation : Fils de Dieu ? Messie ? Roi des Juifs ?

Enfin, troisième élément de notre séquence : Jésus, à la synagogue de Nazareth, fait siens les mots du prophète Isaïe. Il est celui que Dieu a distingué pour annoncer la bonne nouvelle aux pauvres. Avec les mots de l’Écriture, Jésus nous dit sa compréhension de son lien à Dieu : il vient révéler et réaliser le « préjugé favorable de Dieu », selon l’expression de la théologie de la libération, le « préjugé favorable de Dieu » à l’égard des pauvres, des prisonniers, des aveugles, des opprimés. Ses auditeurs s’étonnent en ne voyant en lui que le fils de Joseph. Qui est-il ? Fils de Dieu, Messie, Roi, fils de Joseph? Dans ces trois épisodes, Luc nous présente Jésus surtout comme « disciple de la Parole ».

NVU 96 : Comme un souffle fragile

La Confession de foi de notre Église s’abstient de reprendre ces titres autrefois donnés à Jésus. Il n’est pas dit de lui qu’il serait Fils de Dieu ou Messie. Il est dit sobrement : Nous croyons en Dieu… qui est venu en Jésus, Parole faite chair. J’aime beaucoup cette affirmation : Il est Parole faite chair. Une manière de nous dire que toute l’existence de Jésus est parlante. La séquence de textes que nous avons lus nous indique que Jésus s’est nourri profondément des paroles bibliques. Vous avez sûrement remarqué qu’aux défis lancés par le Provocateur, il répond par des passages de l’Écriture. Par trois fois, il riposte par « il est écrit ». Dans la joute qui se déroule entre eux, Jésus n’a pour ressource que la Parole et cela semble si efficace que le Provocateur y a recours à son tour en amorçant sa troisième épreuve par « il est écrit ». Jésus n’oppose alors que sa confiance en la parole donnée par celui qu’on appelle Dieu. À la lumière de ce récit, on pourrait dire que Jésus avait fait de celle-ci sa propre chair.

Mais il n’est pas que l’auditeur de paroles entendues à la synagogue et qu’il saurait citer comme un bon élève. S’appropriant les mots du prophète Isaïe, Jésus s’engage à incarner ceux-ci. Ce qu’il dit, les gestes qu’il accomplit, les liens qu’il noue deviennent ainsi Parole pour nous. C’est le sens de cette belle formulation « Parole faite chair ». Par tout ce qu’il vit, par tout ce qu’il est, il exprime, il invente un langage en lequel Dieu se dit. Ce langage est d’abord refus d’un Dieu qui ne serait que la projection de nos besoins, besoins matériels, besoins de pouvoir ou d’admiration. Ainsi faisant, Jésus libère Dieu que nous sommes tentés d’enfermer dans nos attentes et nous libère de celles-ci également.

Et ce langage n’est pas que refus. Il dévoile surtout un Dieu lié, engagé auprès de cette innombrable cohorte de pauvres, d’aveugles, de prisonniers dont parlait déjà le prophète Isaïe. C’est d’un tel Dieu que Jésus veut être le fils.

La vie nous fait toujours des cadeaux inattendus. Relisant récemment Francine Carrillo, théologienne, pasteure, poète d’origine suisse, j’ai trouvé ces mots : « Nous sommes les disciples de ce à quoi nous prêtons attention. D’où l’urgence de réapprendre à faire attention ». Que disaient déjà les mots du prophète Isaïe, mots que Jésus reprendra à son tour ? Dieu est avant tout celui qui porte attention à celles et ceux que la faim, la misère, l’exclusion, la détresse emprisonnent.

C’est ce Dieu que Jésus dira tout au long de son existence en portant attention à son tour à toute personne qu’il lui sera donné de croiser, même à ce malfaiteur crucifié à ses côtés et qui lui demande de se souvenir de lui. Porter attention, quelle belle expression pour dire qui est Dieu : il est celui qui porte attention. Et à la question « qui est Jésus » ? Fils de Dieu, messie, fils de Joseph ? La réponse pourrait être : il est d’abord fils de Celui qui porte attention. Telle est sa relation privilégiée avec Dieu.

Et je me risque plus loin à l’aide des mots de Francine Carrillo. Elle écrit : « Nous sommes les disciples de ce à quoi nous portons attention ». M’est-il permis de dire que Jésus s’est fait disciple de ceux et celles à qui il portait attention ? Jésus n’a pas utilisé une telle formule. Mais n’est-il pas celui qui appelait frère et sœur les membres de la petite troupe qui le suivait ?

Si Dieu s’annonce, dans les mots d’Isaïe et surtout dans l’existence de Jésus, comme porteur d’attention, comment à mon tour puis-je donner chair à cette parole ? Et à y regarder de plus près, les mots de Carrillo opèrent un étrange renversement : il nous faut devenir disciples de ce à quoi, surtout de ceux et celles à qui nous portons attention.

Non pas marcher devant eux avec la certitude de savoir ce qui est bon pour eux, pour elles; mais marcher à leur côté et peut-être même un pas derrière pour les soutenir dans leur quête d’une vie plus juste, plus vraie, plus profonde. Oui, quel bouleversement des perspectives que celle d’être appelé à devenir disciple de Dieu et de Jésus certes, mais aussi disciples de ceux et celles que la vie confie à notre attention.

Comment être disciple de ses proches dans leur cheminement vers le meilleur d’eux-mêmes ? Comment être disciple de nos collègues et des personnes que nos engagements professionnels nous demandent de servir ? Comment être disciple, ici ou ailleurs dans le monde, de tous ces gens cherchant à bâtir un monde meilleur ? Comment au sein d’une communauté de foi être disciple de ceux et celles qui cherchent avec moi le regard de Dieu sur nos vies que je sois simple paroissien, membre d’un comité ou même pasteur ? Je ne pourrai jamais changer des pierres en pain et je n’oserai jamais me jeter en bas du temple. Mais il m’est toujours possible d’être porteur d’attention.

 

Robert Jacques, 10 mars 2019


Paraboles de la semence qui pousse toute seule et de la graine de moutarde (Marc 4,26-34)

Michel se sentirait bien dans ce texte. Marc le plus jeune évangéliste écrit vite et habilement. Autrement dit il faut bouger pour voir loin, haut et profond. Michel a donc pu relire ces paroles de Jésus où devant lui tout est encore possible encore. Dans ce court texte le nom de Dieu n’est pas seul mais en lien avec le royaume de Dieu qui est une marche vers la plénitude. Et l’enseignement qu’il veut transmettre aux siens demande des degrés de connaissance et d’aptitude de la marche.

 

Pour le premier champ ensemencé de graines, la vie commence dans le quotidien régulier voire banal, mais qui signale aussi l’origine même de l’homme ou son générique. Car Adam (au sens générique) et l’Adama forment une paire indissoluble. La terre ou bien l’humain qui l’habite et ne sont qu’un pour l’hébreu. Nous sommes avec Michel littéralement des glébeux ou terreux.  Michel a vu semer, pousser et faire grandir la vie dans son village puis la ville et le monde entier. Quand le grain est mûr, l’homme se met au travail pour faire du pain de ce jour la nourriture essentielle qui nous permet de nous nourrir pour vrai et le métier de Michel était dans cette lignée de faire un pain qui fait vivre encore.  Ce n’est pas pour rien qu’il a gardé ses pommes du verger familial dans la salle à manger et sur les murs de sa maison ou sa chambre des Résidences.

Mais sa vie il l’a fait passer de la terre au monde le plus large possible, qu’il a tant aimé et voulu cultiver tant dans sa propre vie qu’avec les liens cultivés là où il vivait. Simplicité volontaire oblige à sa manière.

Tout se relie en fin de compte, la vie et ce que nous en faisons et où nous mettons nos pieds et nos énergies. La première dimension à relever ici est l’espace d’exploration de Michel. D’Yvonand en Suisse à la rue Beaugrand à Montréal, Michel fera le tour du monde avec ses idées en tête à voir et entendre bien quelquefois. Après Luther King aux États-Unis, sur les pas de Gandhi en Inde avec bien sûr l’indouisme. Il choisira de scruter comment alors les minorités musulmanes qui ont tué Gandhi ont passé le cap avec une volonté farouche de réconciliation possible dans leur pays. Même préoccupation en Indonésie, et finalement en Amérique du sud ou Michel va s’initier au multiculturalisme le plus novateur.

Et ses derniers livres de référence passaient enfin par la découverte de l’ordinaire avec un sociologue en Amérique du sud.  Michel explorait sans renier. Il voulait comprendre et relier. Si bien qu’en retraçant son parcours ici au Québec, sa participation maintenant dans sa nouvelle patrie contribuera à développer une culture religieuse de cohabitation positive et possible. Les avancées de Michel ne se faisaient pas au détriment d’abandon contraignant mais a ce qui ouvre à plus grand.
La seconde petite parabole lue insiste elle sur la capacité des graines de devenir porteur de vie et d’avenir. En effet, la graine de moutarde toute petite peut contenir 7 000 grains dans une cuillère à thé.  Marc notre jeune évangéliste insiste en précisant que la portée des branches conduit du plus petit au plus grand. Donc un univers de possible à ne pas ignorer ni mépriser. Ainsi mis ensemble, la vie donne du goût à la terre ici et maintenant et même dans ses cahots perceptibles.

Et l’Évangile précise bien que les oiseaux peuvent y faire leur nid a l’ombre… pour porter fruit aussi. Ces grandes branches sont dans le jargon arboricole des charpentières capables de porter des branches à fruits comme une charpente de maison donne un toit désirable.

Michel a voulu conjuguer toute sa vie enracinement et le don des fruits qui durent et donnent le goût de la vie. Dans sa dernière partie vécue intensément avec sa famille j’ai pu cheminer dans un dépouillement environnemental remarquable et quasi-total relié a sa maladie aussi. Marcher sans béquilles sinon celles que la vie active a pu donner avant. Il s’est dépouillé entre autres des possibles acquis ou armures de reconnaissance personnelles et académiques. Une forme de vie que préconise fortement Paul quand il parle de kénose ou dépouillement.

L’évangile de Marc termine avec une remarque très juste. Les paraboles sont un moyen a géométrie très variable. Jésus, dit-il, donnait selon ce que ses auditeurs pouvaient comprendre. Et avec ses paraboles, Jésus en donnait l’explication avec ses disciples.

Cette grande simplicité volontaire rejoint aussi ce que la famille a choisi dans le faire-part.  « Ne sommes-nous pas à tous égards, "corps et âme étrangers et voyageurs", tous ensembles libres de l'orientation de nos routes et prisonniers d'un circulaire horizon sans cesse repoussé ? » (Théodore Monod)

Ces paroles d’un grand explorateur du Sahara, comme Théodore Monod, nous conduisent aussi à son auteur. Monod a dirigé pendant plusieurs années un mouvement spirituel très contemporain, « Les veilleurs ». Leur mode de piété était de lire chaque jour à midi ou que nous soyons les Béatitudes de Jésus et participer à une vie d’une communauté chrétienne là où nous sommes. Michel a aussi choisi sa liberté, mais tous ensemble ajoute Monod, et fort certainement Michel aussi. Michel avait l’art de désenchanter la vie avec ses déserts, mais il y avait toujours aussi des oasis imprédictibles. Ainsi la peinture qu’il avait découvert à Florence dans son adolescence sera son dernier essai inachevé dans la fin de notre vie ici. Et sa réflexion sur la pauvreté, voire la misère du 19e avec Dickens sera le dernier essai comme un cri des prophètes Amos ou Osée.  Chacun l’a fait à sa façon diront Monod ou Michel.  Oui c’est vrai et possible ! Sa réception à l’UQAM de son doctorat honorifique donnait à Michel des airs de fête. La toge académique devenait aussi la robe pastorale de pasteur de Lausanne dans sa cathédrale ou celle de l’avocat qui prend parti et les étudiants dansaient avec lui aux airs du printemps érable !

Il reste encore à préparer le pain du lendemain maintenant, à mettre sur la table de nos enfants et petit-enfants.

L’Éternel a donné, l’Éternel a repris bénis soit le nom de l’Éternel. Amen.

Jean Porret

 

 

Église unie Saint-Jean – 12 août 2018                      Le règne des cieux

Lectures

         Dans l’évangile de Matthieu

         « Nul ne peut être soumis à deux maîtres. On aimera l’un, on haïra l’autre. On sera fidèle au premier, on méprisera le second. Vous ne pouvez à la fois être le serviteur de Dieu et de l’Argent. »

         De la 1ère lettre de Pierre :

Nouez tous le tablier des humbles puisque « Dieu résiste aux orgueilleux, mais aux humbles accorde sa grâce ». Faites-vous donc humbles sous la puissante main de Dieu afin qu’il vous élève au moment opportun. De toutes vos préoccupations, déchargez-vous sur lui, puisque lui-même prend soin de vous. »

De l’évangile de Matthieu :

Jésus disait à ses disciples : Ne vous inquiétez pas de la vie ou de trouver de quoi manger, ni du corps et de ses habits. La vie n’est-elle pas plus qu’une affaire de nourriture, et le corps qu’une question de vêtements ?

Observez les oiseaux dans le ciel : ils ignorent les semailles et les moissons, ils ne songent pas à faire des réserves de nourriture, et pourtant votre Père dans les cieux veille à les nourrir. Ne valez-vous pas mieux ?

Vous aurez beau vous inquiéter, vous ne pourrez pas ajouter une heure à la durée de votre vie.

Quant à vous vêtir, pourquoi vous tracasser ? Prenez les fleurs sauvages : elles croissent, mais sans effort, sans avoir à manier le fuseau. Et pourtant, je vous le dis, les atours de Salomon en majesté ne peuvent rivaliser avec ceux d’une seule de ses fleurs.

Mais alors, si Dieu s’est donné la peine de vêtir ainsi une fleur sauvage, un jour vivante et le lendemain jetée dans le four, que ne fera-t-il pas pour vous ? Vous avez donc si peu confiance ?

Ne vous inquiétez pas. Ne dites-pas : « Aurons-nous à manger ? Aurons-nous à boire ? Comment nous vêtir ? Laissez aux autres ces préoccupations. Votre Père dans les cieux connaît vos besoins. Cherchez d’abord le règne des Cieux et la justice qu’il instaurera. Le reste viendra après. Ne vous inquiétez-pas du lendemain. Demain lui-même y pourvoira. Chaque jour à son lot de soucis, c’est bien assez.

 

Prédication

Les quelques lignes de Matthieu que nous avons écoutées en début de culte et en lesquelles il est question de choisir entre le service de Dieu et le service de l’argent précèdent immédiatement le texte que nous venons d’entendre. Observer les oiseaux, observer les fleurs des champs, nous dit Jésus. Ce passage, à la première écoute, nous touche sûrement de manière positive. Toutefois, un « oui, mais » peut rapidement surgir. « Oui, mais » ne faut-il pas se nourrir, « oui mais » ne faut-il pas se vêtir ou se loger ?  Ce beau texte peut nous heurter, nous agacer. Et Jésus peut nous sembler être un idéaliste à ramener sur terre, dans le concret, dans le réel de la vie quotidienne.

Mais si au contraire Jésus nous invitait à vivre, à habiter autrement le quotidien. Il sait que nos existences sont bien souvent remplies d’inquiétudes : pour certains, se nourrir et se vêtir sont un souci sérieux – on sait à quel point les banques alimentaires et des comptoirs de dépannage comme le Chaînon ou dans les sous-sols d’églises sont trop fréquentés par les assistés sociaux, les immigrants, les chômeurs et bien d’autres. Pour d’autres, les inquiétudes se portent sur leur santé précaire ou sur des proches aux prises avec des fardeaux bien lourds. Ces inquiétudes sont légitimes, et il y a quelque chose de choquant dans l’appel de Jésus à ne pas s’inquiéter. Surtout qu’il le dit à trois reprises dans le passage écouté.

S’inquiéter ! Le mot grec utilisé ici est merimnao. Je ne vous dis pas cela pour étaler ma culture. Mais les mots nous apprennent beaucoup. Selon mes recherches, il signifie littéralement « avoir un esprit distrait », « avoir un esprit double ». Donc, connaître en soi la division, être privé de paix intérieure. Jésus n’invite pas à l’insouciance, à l’indifférence ou au « je m’en-foutisme ». Il veut que nos vies se déroulent dans la non-division intérieure. Il veut nous libérer des tiraillements qui trop souvent déchirent nos existences. Les soucis, si légitimes soient-ils, risquent bien souvent de nous distraire de ce qui compte vraiment.

Et pour cheminer hors de l’inquiétude, il ne propose pas le détachement, le lâcher-prise, cette expression tant à la mode actuellement. Il nous exhorte à l’observation des oiseaux, des fleurs. Observer ! Encore ici, il est intéressant de s’arrêter au mot lui-même. Toujours selon mes recherches, le terme grec utilisé signifie « regarder attentivement », « regarder avec bienveillance ». Et dans l’origine latine d’observer, il y a « servir », donc « un regard au service », « un regard qui prend soin ». Un regard, que l’on pourrait dire « hospitalier ». Ailleurs dans les évangiles, c’est ce regard que Jésus porte sur un jeune homme dit riche et que Jésus appelle à le suivre ou encore sur Pierre qui vient de le renier. Un regard hospitalier.

Et que fait un tel regard ? Il décentre de soi-même, souvent un « soi » éparpillé en de multiples inquiétudes. Il décentre afin que l’on se questionne sur l’essentiel de nos vies, ou sur ce qui devrait le devenir. Il nous entraîne hors de soi. Mieux et surtout, il nous révèle qu’il n’y a pas que soi, il y a de l’autre, il y a les autres. Par ce regard attentif même aux fleurs et aux oiseaux, il nous est donné de démêler dans nos vies ce qui est prioritaire et ce qui est secondaire.

Le prioritaire, nous dit Jésus, c’est un Royaume à rechercher. Chercher d’abord, en premier, le règne des cieux et sa justice. Sur cette justice, j’y reviendrai plus loin. Et ce qui est second – ce qui ne veut pas dire sans importance, futile, insignifiant – ce qui est second, c’est le vêtement, la nourriture, les biens matériels. Mais tenir ces choses pour secondaires est une impertinence dans notre société de consommation. Je fais ici mon petit éditorial : combien d’émissions de télé sont consacrées à la cuisine, à la gastronomie actuellement ? Combien est-il important d’être habiller à la dernière mode ? Combien est-il impérieux d’avoir le plus récent iPhone ? Mon cher poète Christian Bobin disait : « La mode est le seul bourreau que ses victimes acclament ». Fin de mon éditorial !

Observer même les oiseaux et les fleurs, c’est faire la découverte combien libératrice que mes besoins et moi-même ne sommes pas au centre de l’univers, que tout ne tourne pas autour de soi. Regarder avec bienveillance nous permet de discerner la bonté et beauté de ce qui nous entoure – des fleurs, des oiseaux, des personnes – et c’est la voie pour prendre distance avec le quotidien et les soucis qui nous assaillent. Prendre distance, ce n’est pas ignorer ces soucis, mais les voir sous un angle nouveau. C’est renoncer à la maîtrise par laquelle nous imaginons les dominer. C’est disposer devant soi un espace que la confiance peut habiter.

« Si Dieu, nous dit Jésus, s’est donné la peine de vêtir ainsi une fleur sauvage, un jour vivante et le lendemain jetée dans le four, que ne fera-t-il pas pour vous ? Vous avez donc si peu confiance ? » La sortie de l’inquiétude réside dans la confiance, une confiance qui n’est pas l’insouciance, mais qui donne de voir avec une certaine sérénité les soucis qui nous pourraient nous troubler.

C’est ce qu’enseigne la prière bien connue de la sérénité qui accompagne bien des personnes aux prises avec des dépendances : « Mon Dieu, donne-moi la sérénité d’accepter les choses que je ne peux changer, le courage de changer les choses que je peux changer et la sagesse d’en connaître la différence. » Où trouver cette sagesse ? Probablement par un regard attentif, bienveillant.

Et ce regard est déjà vivre du règne des cieux. Chercher d’abord le règne des cieux et sa justice. Permettez-moi, ici encore, de retourner à la langue grecque. Il faudrait plutôt traduire le mot utilisé par « justesse » et non par justice qui peut nous faire penser aux iniquités, aux abus, aux violences qui, certes, ne manquent pas en notre monde.

Il est ici question de « la justesse », c’est-à-dire de la cohérence, de l’harmonie en nos vies de nos pensées, de ses sentiments et de notre agir. Une cohérence qui fait que nous avons déjà un pied dans le royaume des cieux, que nous y sommes en quelque sorte ajustés. Que nous vivons déjà une existence qui soit de moins en moins éclatée par les multiples inquiétudes.

D’une telle justesse, la vie de Jésus est exemplaire. Elle est surtout exemplaire de ce regard de bienveillance qu’il portait sur tous ceux et celles qu’ils croisaient. Une cohérence ajustée à sa certitude, à sa conviction que le Père des cieux est soucieux de tous et toutes, même des fleurs et des oiseaux. Il me semble que telle était la foi de Jésus : Dieu est proche chaque être humain. Et Jésus vivait de cette foi en se faisant proche à son tour de toutes ces personnes, en portant sans cesse sur elles un regard semblable à celui de Dieu.

Chercher le règne de cieux, c’est se risquer au décentrement, se risquer à ne plus se croire au centre de tout avec nos besoins, nos soucis. C’est se risquer à l’humilité dont parle Pierre dans sa première lettre. Et coïncidence heureuse, ce mot humilité désignait en grec en premier lieu « les plantes ne s’élevant pas loin du sol ».

 

            Robert Jacques


Lectures et prédication du 15 juillet 2018 : Un regard nouveau

 

Au livre de la Genèse (18,1-5)

Le SEIGNEUR lui apparut près des chênes de Mambré, alors qu'il était assis à l'entrée de sa tente, pendant la chaleur du jour. Il leva les yeux et vit trois hommes debout devant lui. Quand il les vit, il courut à leur rencontre, depuis l'entrée de sa tente, se prosterna jusqu'à terre et dit : Seigneur, si j'ai trouvé grâce à tes yeux, ne passe pas, je te prie, sans t'arrêter chez moi, ton serviteur ! Laissez-moi apporter un peu d'eau, je vous prie, pour que vous vous laviez les pieds, puis reposez-vous sous l'arbre ! Je vais chercher quelque chose à manger pour que vous vous restauriez ; après quoi vous passerez votre chemin, car c'est pour cela que vous êtes passés chez moi, votre serviteur. Ils répondirent : D'accord, fais comme tu as dit.

 

 Évangile de Jésus Christ selon saint Marc (6,1-13)

En ce temps-là, Jésus se rendit dans son lieu d’origine, et ses disciples le suivirent. Le jour du sabbat, il se mit à enseigner dans la synagogue. 

De nombreux auditeurs, frappés d’étonnement, disaient : « D’où cela lui vient-il? Quelle est cette sagesse qui lui a été donnée, et ces grands miracles qui se réalisent par ses mains ? N’est-il pas le charpentier, le fils de Marie, et le frère de Jacques, de José, de Jude et de Simon ? Ses sœurs ne sont-elles pas ici chez nous ? » Et ils étaient profondément choqués à son sujet. 

Jésus leur disait : « Un prophète n’est méprisé que dans son pays, sa parenté et sa maison. » Et là il ne pouvait accomplir aucun miracle ; il guérit seulement quelques malades en leur imposant les mains. Et il s’étonna de leur manque de foi. Alors, Jésus parcourait les villages d’alentour en enseignant.

Jésus appela les Douze ; alors il commença à les envoyer en mission deux par deux. Il leur donnait autorité sur les esprits impurs, et il leur prescrivit de ne rien prendre pour la route, mais seulement un bâton ; pas de pain, pas de sac, pas de pièces de monnaie dans leur ceinture. « Mettez des sandales, ne prenez pas de tunique de rechange. » 

Il leur disait encore : « Quand vous avez trouvé l’hospitalité dans une maison, restez-y jusqu’à votre départ. 

Si, dans une localité, on refuse de vous accueillir et de vous écouter, partez et secouez la poussière de vos pieds : ce sera pour eux un témoignage. » Ils partirent, et proclamèrent qu’il fallait se convertir. Ils expulsaient beaucoup de souffles impurs, faisaient des onctions d’huile à de nombreux malades, et les guérissaient.

 

Prédication

En ce temps-là, il ne fallait pas marcher longtemps sur les routes de Galilée pour que les pieds des voyageurs se salissent, deviennent fatigués et endoloris par un sol fait de cailloux, de terre ou de pierre. Et l’hospitalité voulait que l’hôte offre à son invité de l’eau pour se laver et se rafraîchir les pieds. C’est ce que nous rappelle le court récit où l’on voit Abraham s’empressant d’apporter de l’eau à ces hommes qui passaient devant sa tente. Et la suite nous apprend que lors de cette visite bien banale, c’est Dieu lui-même qui faisait halte auprès de lui.

On se souvient aussi du récit de l’évangile de Jean où Jésus lave les pieds de ses disciples lors de son dernier repas avec eux. Ici, c’est moins l’hospitalité qui est alors soulignée que l’appel à devenir serviteur les uns des autres. Il y a encore un autre passage, cette fois en Luc, où une femme, une prostituée, vient baigner les pieds de Jésus avec ses larmes.  Son hôte, un pharisien, met alors en doute la qualité de prophète de Jésus : celui-ci ne devrait-il pas la repousser, alors qu’il est évident que c’est une femme de mauvaise vie ? Et Jésus reproche à son hôte justement de ne pas lui avoir donné de l’eau pour ses pieds.

Geste d’hospitalité, qui nous aide à comprendre qu’à la fin du récit de Marc que nous avons écouté, Jésus demande à ses disciples de secouer la poussière de leurs pieds pour signifier le refus manifesté par ceux vers qui ils étaient allés. On ne leur avait pas offert un peu d’eau pour se laver les pieds. Ce qui peut nous sembler un rituel, une coutume bien ordinaire révélait l’accueil ou non de l’autre.

Et c’est à cela que Jésus « expose » ses disciples lorsqu’il les envoie vers les villages d’alentour : être accueillis souvent, être rejetés parfois. Il les « expose » vraiment en leur demandant d’aller comme des itinérants, démunis de toute sécurité, ni pain, ni argent. Il les envoie « à la merci » de ceux et celles qui croiseront. « Être à la merci de l’autre », quelle curieuse expression pour dire qu’on se trouve dépendant entièrement de lui, de son accueil, de son regard, de son écoute. Situation parfois pénible à vivre.

C’est ce que Jésus vit lors de son passage à la synagogue de son village d’origine. Il enseigne, on s’étonne de sa sagesse, des gestes qu’il accomplit. Ses auditeurs sont heurtés. Tout cela ne correspond guère à ce qu’ils savent de lui. Ils l’ont vu grandir, exercer un métier de charpentier. Ils croisent encore sa mère Marie à tous les jours, les membres de sa famille, sa parenté. Ses auditeurs refusent de laisser se désorganiser leur petit monde, où l’on situe les personnes d’après leur état civil ou leurs relations sociales, où l’on croit connaître quelqu’un parce qu’on a vécu ensemble ou simplement parce qu’on se côtoie. Jésus est à la merci de leur regard, de leur conception de ce qu’il devrait être. Ils le réduisent au portrait qu’ils se sont fait de lui depuis toujours. Ils l’enferment en quelque sorte dans l’image qu’ils ont de lui.

Pourtant par son enseignement, par sa parole, par ses gestes, Jésus a tout d’un prophète. Mais ils mettent cela en doute. Et Jésus pose alors un diagnostic sévère à leur sujet : il y voit du mépris. « Un prophète n’est méprisé que dans son pays, sa parenté et sa maison. » Ils le méprisent peut-être, mais surtout ils se méprennent à son sujet. Ils l’emprisonnent dans leur méfiance, si bien que Jésus est limité dans les gestes qu’il peut accomplir, à peine peut-il prendre soin de quelques malades. Ses concitoyens se ferment à lui, et ce faisant, ils se ferment à l’entrée dans le Royaume de Dieu qui est au cœur de son enseignement.

Dès le commencement de son ministère de prophète, Jésus invitait à se convertir, à se laisser transformer pour vivre dans le Royaume de Dieu déjà là. Se convertir, ce n’est pas comme on l’a souvent traduit, se repentir, se culpabiliser, craindre la colère de Dieu. C’est se risquer à une existence nouvelle, rompant avec les images, les idées que nous nous faisons des autres, de nous-mêmes et même de Dieu. C’est adopter un regard, un point de vue neuf sur tout être humain. Par exemple, ne plus voir dans l’immigrant une menace à la nation, ou un voleur de job, ou encore récemment un envahisseur, selon les mots d’un certain président…

Ses concitoyens sont incapables d’un regard neuf sur Jésus. Le pharisien, qui l’avait invité chez lui, choqué que Jésus se laisse toucher par une femme de mauvaise vie, est aussi incapable de ce regard neuf. Alors que ce qui se passe entre cette femme et Jésus est précisément l’expérience de l’avènement d’un regard nouveau : elle se sait regardée autrement par lui.

Ces méprises des contemporains de Jésus à son sujet peuvent nous sembler toutefois bien loin de nous aujourd’hui.

Tout comme peut nous sembler bien loin et même incroyable cette autorité que Jésus donne à ses disciples sur les « souffles impurs ». Cette expression nous fait peut-être immédiatement penser à des personnes atteintes de graves troubles psychologiques, « possédés » par des forces obscures ou malsaines. Je sais que je m’aventure ici sur un terrain risqué. Mais, à la lumière de l’Évangile, ne peut-on pas imaginer que les « souffles impurs » aujourd’hui sont mes regards qui enferment l’autre dans ce que je sais ou crois savoir de lui. Si  « être possédé d’un esprit mauvais », c’était être captif des perceptions, préjugés ligotant, figeant une personne dans des rôles, dans des « elle-sera-toujours-comme-ça ». Si « être possédé » était de devoir vivre sous un regard borné, étouffant toutes possibilités de vie nouvelle. C’est ainsi que des adversaires de Jésus le voyaient, ils le disaient même possédé par le démon. Et sa parenté a un jour cru qu’il avait perdu la raison.

Oui, je m’aventure sur un terrain risqué. Mais la conversion à laquelle appelait Jésus, c’est pourtant cela : c’est l’appel à adopter un regard neuf sur l’autre qui, ce faisant, lui ouvre le chemin vers une existence libérée de tout ce qui l’enferme et qui lui interdit d’advenir à ce qu’il ou elle est véritablement.

Cet autre peut être un proche aux prises avec la toxicomanie ou autre dépendance. Un assisté social ou un chômeur soupçonné de frauder. Un migrant venu voler une « job » que personne ne veut. L’autochtone rapidement classé « sauvage ». L’itinérant qui, dit-on, ne veut pas se prendre en main. Et ils sont nombreux ceux et celles qui sont « à la merci » de notre regard.

Un jour, j’ai trouvé un texte de Maurice Bellet, prêtre et théologien français décédé en avril dernier. Il disait beaucoup mieux que moi ceci :

Il y a toujours un chemin. Il n’y a pas d’être humain dont la naissance soit condamnation. Et toute vie peut prendre sens, c’est-à-dire, en ultime instance, mériter d’être vécue.

Je le crois. Mais c’est une foi. Et une foi aussi risquée, aussi peu vraisemblable à l’esprit du monde, que de croire à la résurrection des corps. En vérité, c’est la même foi.

Et qu’est-ce qu’elle donne, qu’est-ce qu’elle change, comme disent les braves gens ? Ceci : qu’une telle foi m’interdit de désespérer de qui que ce soit. Elle ne me donne pas du tout de savoir en quoi la vie vaut mieux que la non-vie; cela m’échappe (y compris pour les vies apparemment réussies, y compris pour ma propre vie). Mais elle me donne de ne pas me lasser d’espérer en tout humain.

Du coup, je ferai tout ce qui est en mon pouvoir, pour que toute vie humaine ait sa chance, son espace de liberté, le soin utile, le nécessaire à ses besoins. Je n’aurai jamais le droit de désespérer. Maurice Bellet

Et pour terminer sur une note plus humoristique : aujourd’hui, nous dit l’évangile, ce n’est pas tant nos pieds qu’il faut dépoussiérer, mais notre regard. Un regard manifestant celui de Dieu sur tout être humain.

 

Robert Jacques


Prédication  10 juillet  2016 – Église unie Saint-Jean

 

Dans l’évangile de Luc

Un spécialiste de la loi se leva et lui dit, pour le mettre à l'épreuve : Maître, que dois-je faire pour hériter la vie éternelle ? 

Jésus lui dit : Qu'est-il écrit dans la Loi ? Comment lis-tu ? 

Il répondit : Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force et de toute ton intelligence, et ton prochain, comme toi-même.  Tu as bien répondu, lui dit Jésus ; fais cela, et tu vivras. 

Mais le spécialiste de la loi voulut se justifier et dit à Jésus : Et qui est mon prochain ?

Jésus reprit : Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho. Il tomba aux mains de bandits qui le dépouillèrent, le rouèrent de coups et s'en allèrent en le laissant à demi-mort.  Par hasard, un prêtre descendait par le même chemin ; il le vit et passa à distance. Un lévite arriva de même à cet endroit ; il le vit et passa à distance.  Mais un Samaritain qui voyageait arriva près de lui et fut ému lorsqu'il le vit. Il s'approcha et banda ses plaies, en y versant de l'huile et du vin ; puis il le plaça sur sa propre monture, le conduisit à une hôtellerie et prit soin de lui.  Le lendemain, il sortit deux deniers, les donna à l'hôtelier et dit : « Prends soin de lui, et ce que tu dépenseras en plus, je te le paierai moi-même à mon retour. » Lequel de ces trois te semble avoir été le prochain de celui qui était tombé aux mains des bandits ?  Il répondit : C'est celui qui a montré de la compassion envers lui. Jésus lui dit : Va, et toi aussi, fais de même.

***

 

J’ai besoin d’être entièrement à ce que je fais ou dis, dans la spontanéité et l’accord profond. Colette Nys-Mazure

 

Nous sommes tellement habitués à cette page de l’évangile. Tellement que nous risquons de l’écouter d’une oreille bien distraite; nous risquons de ne pas l’écouter, pour le dire avec les mots même du récit, de tout notre cœur, de toute notre âme, de toute notre force et de toute notre intelligence. Beaucoup peuvent encore réciter sans problème le commandement de l’amour de Dieu et du prochain et raconter de mémoire la parabole du bon Samaritain à quelques détails près. Cette page nous est tellement connue – que même si ce qu’elle propose est finalement excessif, démesuré – qu’il est fort possible qu’elle ne nous dérange pas, qu’elle ne nous remue pas profondément.

 

Le dialogue entre ce spécialiste de la loi et Jésus est probablement représentatif des débats qu’entretenaient les rabbins de l’époque. Qu’est-ce qui constitue l’essentiel, le fondamental de toutes les règles, coutumes, traditions héritées de l’histoire d’Israël ? La réponse de plusieurs au temps de Jésus était le résumé du commandement de l’amour de Dieu et du prochain.

Et on s’interrogeait beaucoup aussi sur les limites mettre à certaines exigences de cet ensemble régissant la vie civile et religieuse d’alors ?

Par exemple, jusqu’à quel point devait-on respecter le sabbat ? Fallait-il laisser mourir son âne de soif ou le conduire au puits le jour du sabbat ? Avec qui était-il permis de prendre son repas sans risquer de se rendre impur ? Et ce prochain qu’il faut aimer comme soi-même, jusqu’où doit s’étendre le cercle de notre amour ? Il semble que les pharisiens s’en tenaient qu’à ceux qui étaient de leur confrérie, même si beaucoup de rabbins incluaient dans le cercle des prochains tous les membres du peuple juif.

Jésus, on le sait, ira jusqu’à admettre les « ennemis », « ceux qui nous persécutent » parmi les prochains à aimer. Encore une fois, il se montrait excessif dans ses propos.

En racontant la parabole du bon Samaritain, Jésus trace une limite claire à l’exigence de l’amour du prochain : celui-ci est l’autre dont je me fais proche. Pour Jésus, nous ne pouvons pas établir des catégories : pharisiens et non-pharisiens, juifs et païens, ou comme ici le récit juifs et samaritains. Nul ne peut être exclu du cercle de nos prochains.

 

Mais pour ma part, j’aurais bien aimé interroger Jésus avec une autre question : au lieu de « qui est mon prochain ? », j’aurais demandé : « et qui est mon Dieu ? » Probablement que pour le spécialiste de la loi, la réponse à cette question était tellement évidente, qu’il était inutile de la poser. Mais nous aujourd’hui, nous vivons dans une société où plusieurs pourraient nous le demander avec sincérité ou avec ironie : « qui est ton Dieu ? » Et quelle serait alors notre réponse ?

Qui est Dieu ? Toute la tradition biblique depuis l’appel d’Abraham, de Moïse et des prophètes a pris soin de dire Dieu avec une grande économie de mots : « je suis celui qui suis », par exemple, ou « je suis le Dieu de vos pères »; quand Dieu se manifeste au prophète Élie, la Bible nous dit qu’il n’est que « le bruit d’un fin silence ».

Et dans les Évangiles, Jésus ne le désignera que sous le nom de « Père » et l’évangéliste Jean se risquera à la définition suivante : Dieu est amour.

 

Qui est Dieu ? Francine Carrillo, théologienne et pasteure à Genève, le dit ainsi :

 

Tu es l’inscrutable, l’irreprésentable, l’indicible

Tout ce dont la pensée ne peut prendre la mesure.

Tu es la part d’absence et d’incertitude

Immanquablement nouée

À toute présence, à toute croyance.

Ce retrait est à déchiffrer

Non comme une soustraction

Mais comme une question, comme un manque

Qui fait grandir plutôt que souffrir.

 

Il y aurait là le signe d’une sollicitude

Qui nous élit en statut de partenaire,

Non de marionnettes.

Si tu choisis le silence et fuis les évidences

Serait-ce pour creuser notre persévérance à écouter ?

Serait-ce pour nous enseigner

Que c’est de côtoyer le mystère,

- non de nous en offusquer –

Qui nous tient dans l’élan d’habiter le peut-être ?

 

Qui est Dieu ? La tradition biblique se refuse à répondre à cette question une fois pour toutes. « Tu es l’inscrutable, l’irreprésentable, l’indicible. Tout ce dont la pensée ne peut prendre la mesure ». Les mots de Francine Carrillo sonnent très justes.

 

Ce que le texte de l’Évangile nous dit toutefois, c’est ce que Dieu réclame de nous, de moi, il attend un amour qui m’habite entièrement : cœur, âme, force, intelligence. Il veut ce que nous voulons ardemment pour nous-mêmes « être entièrement à ce que nous faisons ou disons, dans la spontanéité et l’accord profond », pour le dire avec les mots de Colette Nys-Mazure.

Ces mots d’aujourd’hui font écho à la parole de Dieu : car aimer de tout son cœur, de toute son âme, de toute sa force, de toute son intelligence, c’est vouloir être « entièrement à ce que nous faisons ou disons ». Mais nous savons combien nous sommes facilement distraits, vite occupés à penser à autre chose, happés par telle pensée ou par tel souci. Nous savons comme nous sommes rarement « entièrement à ce que nous vivons ou souhaitons vivre ».

 

Et surgit la question « comment aimer Dieu ou le prochain comme soi-même », quand ce que nous sommes nous échappe sans cesse au fil de nos inattentions, de nos distractions ? C’est ici que la parabole de bon Samaritain nous apporte une réponse.

Celui-ci, nous est-il dit, est « ému »; certaines traductions ajoute « ému de compassion ». On cherche ainsi à traduire une expression forte : « ses entrailles furent remuées ». Il est touché au plus profond de lui-même, il est bouleversé entièrement, totalement. Tout en lui – cœur, âme, force et intelligence – est saisi par la détresse d’un homme laissé pour mort. On sait la suite, il en prend soin, le prend en charge jusqu’à s’assurer financièrement qu’un autre – l’aubergiste – prendra la relève.

 

Le Samaritain est ainsi celui qui, sollicité radicalement par l’homme abandonné au bord du chemin, illustre ce qu’est « aimer avec tout ce que nous sommes ». Il est « remué dans ses entrailles », il fait preuve de « compassion » comme le constate le spécialiste de la loi. Ce ne sont pas des détails anodins sous la plume de Luc. Au tout début de son évangile, en improvisant un cantique que Zacharie aurait entonné pour célébrer la naissance de son fils Jean le Baptiste, Luc affirme que le Dieu d’Israël est « remué jusqu’aux entrailles », qu’il est plein de « compassion ». Avec les mêmes mots, Jésus décrit à la fois Dieu et le Samaritain.

 

Quelle audace de Jésus de comparer Dieu à un Samaritain – rappelons-nous que ceux-ci n’étaient que des renégats aux yeux des Juifs ! Comme cette parabole a dû paraître choquante aux oreilles du spécialiste de la loi !

Ce renégat, parce qu’il a écouté le bouleversement de ses entrailles, est celui qui révèle ce qu’est « aimer Dieu et le prochain de tout son cœur, de toute son âme, de toute sa force, de toute son intelligence » et il est ainsi « soi-même », « entièrement à ce qu’il fait ou dit ».

 

Quel est notre désir le plus profond ? Avec les mots « authentique », « sincère », vrai », nous tentons de le dire. Et l’évangile d’aujourd’hui vient nous dire qu’à chaque fois que nous passons à distance de l’autre – comme le prêtre ou le lévite – nous étouffons notre désir.

 

Chaque chemin que nous empruntons peut être une route qui nous mène à Jéricho, lorsque nous acceptons d’être remués jusque dans nos entrailles. Aujourd’hui, autour de nous, on nous propose bien des spiritualités pour vivre avec authenticité. L’évangile nous dit que toute personne blessée – dans son cœur, dans son âme, dans sa force, dans son intelligence – dont nous prenons soin nous donne d’être entièrement ce que nous sommes dans la spontanéité et l’accord profond. Et cela a un goût de vie d’éternité !

 

Robert Jacques

10 juillet 2016


Prédication  5 juin 2016 – Église unie Saint-JeanP

Luc 7,11-17 : Résurrection d’un jeune homme à Naïn

                Quel drôle de destin que celui de ce petit hameau nommé Naïn ! Simple bourgade de la Galilée parmi de nombreuses autres, située sur une petite élévation à une trentaine de kilomètres au sud-est de Nazareth, à 25 au sud-est de Capharnaüm, il entrera dans l’Histoire sainte parce que Jésus y fera un miracle; et pas n’importe lequel : il ranime à la vie un jeune homme mort, que l’on portait en terre !

                Alors que la semaine dernière le texte de l’Évangile (Luc 7,1-10) nous présentait la rencontre dense, intense, entre Jésus et le centurion de Capharnaüm et qui se termine par une surprenante déclaration de Jésus, ici, tout à l’opposé, Jésus croisent le chemin de petites gens, sans importance, des exclus de sa société.

Luc écrit que Jésus « se rendit » à Naïn. Quelle bien étrange décision ! Vraiment c’est incompréhensible ! Aucune logique ! Pourquoi diable décider d’aller à Naïn ? Il n’y a vraiment rien à faire là, absolument rien à voir; il n’y a rien d’intéressant à y découvrir. Il n’y a pas eu d’appel, il n’y a pas d’attrait, pas même de route pour s’y rendre, à peine un sentier entre les collines d’épineux. Et pourtant, Luc précise qu’ « une grande foule » le suit ! Pourquoi donc ? Et personne parmi ces gens, ou parmi ses disciples, n’ose dire à Jésus qu’il perd son temps à aller vers ce simple lieu-dit pauvre et sans apparat, en dehors des routes commerciales, où ne vivote et végète dans une innommable promiscuité qu’une population inculte, indigente, miséreuse, subsistant chichement grâces à quelques chèvres et autant de rapines, habitant dans quelques huttes délabrées ou à même les grottes environnantes ! Et trente kilomètres, c’était toute une journée de marche; trouveront-ils seulement à boire et à se restaurer auprès de ces loqueteux minables, miteux, galeux dans ce bled perdu au milieu de nulle part ? Trouveront-ils un lieu décent pour se loger ?

Et alors, comme dans le meilleur des scénarios, au moment même où Jésus arrive aux abords de la ville, en sort un cortège funèbre : le fils unique d’une veuve est porté en terre. Sans doute que c’est le village au complet qui formait le cortège funèbre; le village entier devait bien appréhender le triste sort qui attendait cette femme déjà pauvre et maintenant sans ressource aucune. Parmi ses pauvres, les plus pauvres, les plus démunies, les plus mal prises, étaient le veuves; et ici, il s’agit d’une veuve qui perd son fils, son unique pourvoyeur, son unique ressource. Alors, pris de pitié pour elle, les tripes retournées, répétant le miracle d’Élie auprès de la veuve de Sarepta, Jésus, de façon spectaculaire, devant ses disciples étonnés, à la face de cette foule agitée, devant les villageois déconcertés, médusés, ressuscite le fils, et fait ainsi entrer Naïn-moins-que-rien dans l’Histoire.

Immédiatement, sans plus attendre, Jésus ressuscite le jeune homme. Et par le fait même, il rend la vie à deux personnes : au fils qui était meurt et à sa mère qui n’était pas mieux que morte, car dorénavant elle n’avait plus personne pour assurer sa subsistance.

« Un grand prophète s’est levé ! Dieu nous a visités ! » (v.16) En effet; en un lieu où jamais on n’aurait pu croire que Dieu aurait pu venir. Comment Dieu peut-il visiter des lieux aussi méprisables. Dieu se fait proche des rejetés, d’une population sans pratiquement aucune vie religieuse, qui ne s’était jamais présentée au Temple, à qui jamais aucun prêtre n’était venu enseigner  la Loi, n’y aurait jamais même pensé.

En tant que disciples du Christ, notre modèle, nous avons à faire pareil : porter Dieu, dans les lieux écartés, les lieux reculés, les culs-de-sac, là où jamais on n’aurait cru que Dieu puisse aller; dans les taudis, les bidonvilles, les lieux de misère, sales, repoussants, misérables, oubliés; auprès des plus démunis parmi les pauvres. Le miracle sera alors qu’à travers nous, Dieu visite les lieux, les gens qui n’auraient cru être visités par Dieu, pour y annoncer la Bonne nouvelle, la Bonne Nouvelle de la Vie nouvelle; la Bonne nouvelle de la Résurrection, de l’espérance, de l’avenir qui s’ouvre, transformé.

David Fines


Prédication  26 juin 2016 – Église unie Saint-Jean

 

 

Lectures II Rois 2,7-15; Psaumes 77; Luc 9,51-62

 

 

 

Nouveaux départs

 

                Les deux récits de l’Ancien et du Nouveau Testaments, sont des récits de ruptures, des ruptures majeurs dans la trame des événements.

 

                Le récit d’Élie fait suite (et la continue) à une longue série d’épisodes dramatiques : conflit avec les prêtres de Baal, confrontation avec le roi Akhab qui s’est accaparé la vigne de Naboth, confrontation avec le nouveau roi Akkazias et mort de celui-ci… Ça n’arrête pas !

 

                On sait que les deux livres des Rois n’en formaient qu’un à l’origine et on les a séparés, arbitrairement, à peu près au milieu du document. Mais en fait la coupure aurait dû être faite à la fin de ce chapitre 2 du deuxième livre : au moment où Élisée prend définitivement la succession de son mentor Élie. Le deuxième livre aurait recommencé avec de nouveaux protagonistes, un nouveau rythme.

 

                Mais dans le récit de succession, on voit Élisée s’accrocher à Élie : il veut rester jusqu’au bout; par trois fois Élie lui dit de rester là et de le laisser poursuivre seul, mais Élisée insiste pour rester avec lui, comme s’il lui était impossible de le voir partir, comme s’il ne pouvait pas accepter la séparation. Il ne veut pas qu’Élie s’en aille. Mais comme c’est inéluctable, il lui demande une « double part » de son esprit. Une « double part » ne signifie pas qu’il désire deux fois la totalité de son esprit (à comprendre comme son esprit prophétique et non pas son intellect), mais une part particulière. La « double part » était, selon la Loi, la part d’héritage attribuée au fils ainé, le premier-né (Deutéronome 21,17 : Au contraire il doit reconnaître l’aîné, le fils de la femme qu’il n’aime pas, et lui donner double part de tout ce qui lui appartient : ce fils, prémices de la virilité du père, a droit aux privilèges de l’aîné.) Par cette demande, Élisée dit à Élie qu’il veut être son héritier spirituel. Mais Élie ne peut lui accorder cette faveur. En effet, c’est Dieu qui appelle les hommes et les femmes, c’est Dieu décide qui sera prophète, c’est Dieu qui les consacre.

 

                À noter aussi que dans sa réponse, Élie emploie le verbe voir : « Si tu me vois pendant que je serai enlevé… » C’est un clin d’œil d’Élie qui sait bien que les prophètes sont des « voyants ».

 

                Le deuxième récit en aussi un de rupture. Nos bibles modernes le font commencer au milieu d’un chapitre quelconque sans autre annotation. Mais il y a véritablement rupture dans la trame de Luc. Ici débute la troisième section de son évangile. La section aurait pu s’intituler : Les premières années, ou L’enfance de Jésus (Chap 1 et 2); la section 2 serait, elle : Le ministère de Jésus (s’étendant de 3,1 à 9,50); le section trois commencerait ici à 9,51 pour se terminer à 19,28 juste avant l’entrée à Jérusalem et pourrait avoir pour titre : La montée vers Jérusalem, ou En route vers Jérusalem; et le section 4 serait : La Passion du Christ (19,29 à la fin 24,53).

 

                Le plan de Luc de la montée vers Jérusalem diffère de celui de Mathieu et de Marc; Luc ajoute certains éléments de son cru. Luc à Pâque comme horizon; Luc à Pâques en tête quand il rédige cette section. C’est un nouvel « exode », un long chemin qui apportera la délivrance, la libération. Jésus, tout comme Élie dans une moindre mesure, s’en va vers Dieu.

 

                On le voit dès le verset 51 : Jésus prit résolument la route de Jérusalem. Ce « résolument » traduit une expression grecque : Il durcit sa face. Déjà en Ésaïe 50,7, on lit : J’ai rendu ma face dur comme du silex. Cette symbolique de la « face », reviendra au verset 52 : pour prépare sa venue (littéralement : devant sa face) et encore au verset 53 : Parce qu’il faisait route vers Jérusalem (sa face était faisant route vers Jérusalem). Puis à nouveau en 10,1 : Après cela, le Seigneur désigna 72 autre disciples et les envoya deux par deux devant lui… (devant sa face). Luc insiste résolument sur la signification sacrée du voyage de Jésus vers Jérusalem.

 

                Et pour se diriger vers Jérusalem, Jésus ne prend pas - une décision étrange, incompréhensible - la route habituelle, celle qui longe le Jourdain, qui passe par la plaine, ombragée, aménagée, aux multiples relais, points d’eau et aires de repos, route très fréquentée, par les pèlerins, les commerçants où l’on n’a aucune difficulté à marche en bonne compagnie. Non; il prend la route de la Samarie, montagneuse, semi-désertique, cahoteuse, pierreuse, mal entretenue, plus risquée, et qui passe dans ce territoire infréquentable. Les juifs évitaient tous rapports avec les Samaritains qu’ils haïssaient à cause de leurs origines bâtardes et leurs pratiques religieuses dégénérées. Jésus rompt radicalement (résolument) contre ses querelles séculaires; par exemple pas sa parabole du bon Samaritain, le dialogue au puits avec une femme samaritaine, dans l’épisode des dix lépreux (Luc 17,16-19).

 

                Notons que le « feu du ciel » que veulent invoquer les disciples pour châtier les mécréants est une référence directe au feu du ciel qu’a fait tomber Élie sur les prêtres de Baal et leurs autels (I Rois 18,38ss).

 

                Enfin, un petit mot sur la réprimande de Jésus. La traduction littérale du verset 55 se lit : Il se tourna vers eux, se mit en colère. Contre qui Jésus se met-il en colère ? Contre les disciples ? Contre les Samaritains ? Contre les deux ?

 

                Ceux récits de rupture sont donc également deux récits de nouveaux départs. Et nous avons à nous poser des questions telles que : Vers où allons-nous « résolument » ? Avons-nous le « visage dur comme du silex » ? Où va-t-on en tant que communauté ? Dans quelle direction ? Vers quel horizon ? Ou bien attend-on passivement ? En se disant : on va voir ?

 

                Ou telles que : Que faire des personnes qui n’embarquent pas et n’embarqueront dans ce voyage ? Quelle attitude prendre ? Doit se mettre en colère ? Rester indifférent ? Doit-on ouvrir le dialogue ?

 

David Fines

 

 

 


Prédication 19 juin 2016 – Église unie Saint-Jean

 

1 Rois 19,12 et Luc 8,26-33

 

Le modèle d’Élie, le modèle de Jésus

 

 

 

                Le récit d’une guérison spectaculaire de Jésus se situe, dans l’évangile de Luc, dans une longue d’événements tout aussi exceptionnels les uns que les autres : la rencontre avec le centurion de Capharnaüm, la résurrection du fils de la veuve de Naïn, Jésus et la pècheresse, la tempête apaisée, la guérison de la fille de Jaïros…

 

                Tous les événements précédents se sont déroulés en Galilée, mais le récit d’aujourd’hui se passe sur la rive orientale du lac de Galilée, en territoire des Gergéséniens, en pays étranger. Un homme possédé de plusieurs démons vient confronter Jésus. Nous savons que les maladies et les infirmités étaient attribués aux effets de puissances démoniaques au temps de Jésus, « plusieurs démons » signifie donc que l’homme était affecté de plusieurs maux, ou alors d’un mal incompréhensible. On doit aussi bien lire le détail voulant que l’homme « vivait dans les tombeaux »; il ne s’agit évidemment pas des tombeaux modernes creusés dans le sol mais de grottes ou de cavités naturelles où les corps étaient déposés; ces lieux de toutes les impuretés étaient les seuls où pouvaient rester l’homme possédé, tous les autres endroits environnants lui étant interdits.

 

                « De quoi te mêles-tu ? » Le démon interpelle Jésus d’un expression sémitique (littéralement : Quoi de nous et à toi ?), que l’on retrouve en d’autres occasions dans la Bible (Luc 4,34; Juges 11,12; 1 Samuel 16,10; 1 Samuel 19,33; voir aussi la dialogue entre Élie et la veuve de Sarepta en 1 Rois 17,18) utiliser pour repousser une intervention inopportune ou pour manifester son refuser de tout rapport avec l’autre. Le pouvoir du démon (des démons) touche à sa fin.

 

                Ce récit, tout comme celui d’Élie du livre des Rois, nous sont proposés par le lectionnaire de cette semaine. Le lectionnaire est une sorte de guide de lectures bibliques envoyés aux pasteurs par les Églises qui couvrent sur un cycle de trois ans l’ensemble de la Bible. Et il est intéressant de remarquer qu’il y a plusieurs points communs entre les deux récits.

 

                1-Les deux histories se passent au sein d’une série d’événements extraordinaire. À la série de Jésus que nous avons décrite plus haut, on peut mettre en parallèle les « exploits » d’Élie : résurrection du fils de la veuve de Sarepta, destruction spectaculaire des idoles au Mont-Carmel et élimination du clergé idolâtre, et bientôt viendra le choix d’Élisée comme successeur et l’élévation d’Élie dans un char de feu. Le Nouveau Testament présente fréquemment Jésus comme le successeur d’Élie (notamment Luc 9,19).

 

                2-Les deux récits celui de la guérison du démoniaque et celui de la rencontre d’Élie avec le souffle léger de Dieu, se déroulent à l’extérieur d’Israël, territoire exclusif de la présence de Dieu.

 

                3-Les deux se déroulent dans ou autour d’une caverne, une grotte; ce lieu des puissances infernales devient le lieu de manifestation de Dieu.

 

                4-Les deux aussi se déroulent à proximité du désert, séjour par excellent des êtres démoniaques (par exemple, les tentations de Jésus (Luc 4,1-9), et en même temps, pour Élie, le seul endroit sûr, le seul endroit où il peut sauver sa vie. Même si c’est le lieu des forces démoniaques, les autres puissances qui le menace sont encore pires !!

 

                5-Les deux récits racontent une confrontation, un choc en deux puissances, presque une lutte à mort; non pas entre les forces du bien et les forces du mal, mais entre le Mal (le roi/la reine ou la maladie) et le Bien (l’amour de Dieu).

 

                6-Dans les deux récits, Jésus et Élie sont seuls contre une puissance nombreuse : Élie affronte le roi, la reine et leur armée, et Jésus affronte un démon qui se nomme « Multitude » ou « Légion » »

 

                7-Finalement, les deux cas décrivent une intervention spectaculaire, claire, nette et indéniable de Dieu : dans la fine brise (et non dans le vent, la tempête et le feu) et dans la victoire sur les démons (qui se jettent dans les porcs et ensuite dans le lac).

 

                Toute cette mise en parallèle nous conduit à établir des liens avec notre situation à nous chrétiens, chrétiennes du 21e siècle. Ces récits étaient significatifs pour leur époque, mais ils le sont aussi pour la nôtre.

 

                Nous nous disons disciples du Christ, et nous le prenons comme modèle, comme nous pouvons également prendre les prophètes de l’Ancien Testament comme modèle, car il sont se situent dans la continuité les uns les autres; ils sont en complémentarité.

 

                Ces deux modèles nous enseignent aujourd’hui que nous aussi nous devons affronter le mal, les force du mal, là où elles sont : l’injustice, l’iniquité, la violence (physique, sociale, économique, politique), la méchanceté, le mépris, la discrimination, l’aveuglement, l’indifférence, l’apathie, la surexploitation des ressources de la Terre.

 

                Et nous ne sommes pas seuls. Dieu est avec nous.

 

D. Fines

 

 

 


 

Prédication 12 juin 2016 – Église unie Saint-Jean

 

Des gens amènent aussi les bébés à Jésus pour qu'il les touche. En voyant cela, les disciples leur font des reproches.  Mais Jésus fait approcher les bébés et il dit : « Laissez les enfants venir à moi, ne les empêchez pas ! En effet, le Royaume de Dieu appartient à ceux qui sont comme les enfants.  Je vous le dis, c'est la vérité : si quelqu'un ne reçoit pas le Royaume de Dieu comme un enfant, cette personne ne pourra jamais y entrer. » Luc 18, 15-17

 

***

 

Un chef juif demande à Jésus : « Bon maître, qu'est-ce que je dois faire pour recevoir la vie avec Dieu pour toujours ? » Jésus lui répond : « Pourquoi m'appelles-tu “bon” ? Personne n'est bon, sauf Dieu.  Tu connais les commandements : Ne commets pas d'adultère. Ne tue personne. Ne vole pas. Ne témoigne pas faussement contre quelqu'un. Respecte ton père et ta mère. »

 

L'homme lui dit : « J'obéis à tout cela depuis ma jeunesse. »  Jésus l'entend et il lui répond : « Une seule chose te manque encore : tout ce que tu as, vends-le et distribue l'argent aux pauvres, alors tu auras des richesses auprès de Dieu. Ensuite, viens et suis-moi. » Mais quand l'homme entend cela, il devient tout triste parce qu'il est très riche.

 

Jésus voit que l'homme est triste et il dit : « Pour ceux qui ont des richesses, c'est vraiment difficile d'entrer dans le Royaume de Dieu ! Est-ce qu'un chameau peut passer facilement par le trou d'une aiguille ? Eh bien, pour quelqu'un de riche, c'est encore plus difficile d'entrer dans le Royaume de Dieu ! Ceux qui écoutent Jésus lui disent : « Mais alors, qui peut être sauvé ? »  Jésus répond : « Ce qui est impossible pour les hommes est possible pour Dieu. »

 

Luc 18, 18-25

 

 

 

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Prédication : La démesure de Dieu !

 

Aujourd’hui, deux épisodes successifs dans l’évangile de Luc où il est question du Royaume de Dieu. Où il est question de savoir comment entrer ou comment vivre dans ce Royaume. L’expression « Royaume de Dieu » peut toutefois engendrer de la confusion en nous laissant imaginer un territoire, un espace où Dieu habiterait. J’aime bien la formulation proposée par la traduction retenue aujourd’hui : au lieu de « vie éternelle », on parle de « la vie avec Dieu pour toujours » et au lieu de « richesses dans le ciel », on parle de « richesses auprès de Dieu ».

 

Ainsi, nous sommes invités à comprendre l’appel de Dieu à vivre dès maintenant et ici avec lui ou auprès de lui. Il n’est pas question d’imaginer même avec beaucoup de foi un « autre monde » ou un « un temps qui existerait en parallèle au nôtre ».

 

Et d’ailleurs, la Confession de foi de l’Église unie le souligne avec justesse : Nous ne sommes pas seuls, nous sommes appelés à célébrer la présence de Dieu, et que dans la vie, dans la mort, dans la vie au-delà de la mort, Dieu est avec nous. Avant de conclure à nouveau que nous ne sommes pas seuls.

 

La foi à la suite de Jésus est de vivre ici, maintenant cette vie où « Dieu est avec nous ».

 

Deux épisodes donc où il est question de la vie avec Dieu. Dans le premier, Jésus donne une « leçon » à ses disciples – c’est-à-dire à « ceux qui le suivent » : les jeunes enfants de par ce qu’ils sont, sont déjà dans la « vie avec Dieu ». Mais Jésus ne s’explique pas sur ce qui accorde un tel privilège aux enfants. Il ne dit rien sur le « comme », sur la manière des enfants de recevoir le Royaume. Et les théologiens et les auteurs chrétiens se sont employés au fil des siècles à chercher la qualité essentielle des enfants les rendant aptes à la vie avec Dieu. Ils ont parlé de confiance, de petitesse, d’humilité, de fragilité, de spontanéité.

 

Mais nous ne pouvons qu’épiloguer sur les mots de Jésus…

 

Et pouvons reconnaître secrètement que l’invitation de Jésus à d’être « comme » des enfants peut nous heurter : il est choquant de demander aux adultes que nous sommes, nous qui avons mis tant de temps à le devenir, d’être comme des enfants. Tout comme il est choquant de vivre dans notre société de consommation où on exige de nous d’être éternellement jeunes, à quelque part entre 18 et 25 ans. Mais ceci est une autre histoire !

 

 

 

À moins que la « leçon » que Jésus donnait à ses disciples et nous donne encore est celle-ci :

 

il est difficile d’être comme des enfants, et même impossible de le devenir à nouveau. Tout comme il est difficile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille ! Ainsi cette histoire d’enfants est en quelque sorte une parabole, comme l’est l’histoire du chameau : Il y a des choses qui nous sont impossibles.

 

 

 

Entre ces deux comparaisons – les enfants et le chameau –, il y a cette rencontre de Jésus avec un chef religieux. Celui ne vient pas à Jésus pour lui tendre un piège, comme d’autres l’ont fait ou le feront; il témoigne d’une recherche spirituelle sûrement sincère. Et lorsqu’il appelle Jésus « Bon maître », il n’y a pas d’ironie dans sa parole. Il voit en Jésus un maître – peut-être avait-il entendu la « leçon » donnée par Jésus à ses disciples et l’intention de le devenir lui aussi ?

 

 

 

Mais Jésus se révèle à bien y regarder un « maître pas si bon que ça » ! Il échoue à entraîner son interlocuteur à sa suite. Celui, entendant la folle proposition de Jésus de se dépouiller de tout, devint tout triste, incapable de poursuivre la route avec Jésus. Pourtant, avec Pierre et ses compagnons de pêche, avec Matthieu, un mot avait suffi pour qu’ils deviennent ses disciples. Il est vrai que ceux-ci possédaient si peu, que tout laisser ne leur coûtait pas beaucoup.

 

 

 

À la question de son interlocuteur lui demandant quoi faire pour recevoir la vie de Dieu pour toujours, Jésus lui rappelle les commandements appris depuis l’enfance, ces commandements  concernant surtout le respect d’autrui, de sa chair, de sa vie, des biens, de sa réputation. L’homme affirme alors avoir obéi à tout cela déjà. Il a déjà tout fait. Il a déjà tout. Par cette réponse, peut-être espérait-il recevoir de Jésus l’assurance d’être déjà dans la vie avec Dieu pour toujours. Jésus lui parle alors de ce qui lui manque. Et lui fait une proposition excessive : se départir de tout en faveur des pauvres et se risquer sur la route avec lui.

 

 

 

C’est trop pour l’homme, c’est trop pour lui d’apprendre que sa réussite spirituelle (il est un parfait obéissant de la Loi) et sa réussite matérielle (il est très riche) le prive du manque. Le prive de l’expérience d’éprouver le manque.

 

Dit autrement, il lui faut se demander : qu’est qui manque à ma vie et que je ne peux me procurer, que je ne peux obtenir qu’en me dépouillant ? Qu’est-ce qui est « absent » de ma vie et que je ne peux trouver qu’en me détachant ?

 

 

 

J’entends dans cet épisode un écho ces paroles également excessives de Jésus : « Si quelqu’un veut venir avec moi, qu’il cesse de penser à lui-même, qu’il porte sa croix chaque jour et me suive. Car l’homme qui veut sauver sa vie la perdra; mais celui qui perdra sa vie pour moi la sauvera. » Avec des exigences pareilles, on doit avouer que Jésus n’est pas un maître sachant s’attacher des disciples. Quand je lis certains passages des évangiles, je ne m’étonne pas que les foules ne se pressent plus aujourd’hui à la suite du Christ.

 

 

 

Tout vendre, tout donner ! Quelle exigence démesurée ! Certes, nous pouvons nous apaiser en nous disant que Jésus a souvent illustré ses propos par des exagérations : une graine de moutarde qui devient un arbre où les oiseaux peuvent faire leurs nids, des montagnes que l’on peut envoyer promener dans la mer, une femme qui s’attelle à pétrir 25 kilos de farine !

 

Alors pourquoi ne pas inclure l’invitation que Jésus fait au chef religieux de tout vendre et de tout donner dans sa manie d’en mettre un peu trop ?

 

Certes Jésus – surtout le Jésus raconté par l’évangéliste Luc – accordait beaucoup d’importance aux dangers des richesses et à la nécessité du partage : il suffit de se rappeler la parabole du mauvais riche et du pauvre Lazare ou le changement radical vécu par Zachée. Mais de là à tout donner…

 

Et ensuite nous pouvons nous dire que nous ne sommes pas très riches comme ce chef religieux ! À côté des grandes fortunes de ce monde, je peux en effet m’estimer très, très pauvre

 

– mais comparé à un Burundais qui doit compter sur environ 265$ pour vivre annuellement, je suis très, très riche.

 

 

 

Me voilà dans l’impasse : d’un côté, je suis tenté de reprocher à Jésus d’exagérer et de l’autre, je me sais faire partie des nantis de ce monde. Comment sortir de l’impasse ? En ne réduisant pas ce récit à une histoire d’argent seulement, mais nous interrogeant sur ce que le texte suggère :

 

qu’est-ce qui manque à ma vie, mais que je peux trouver en me dépouillant ? Par quelle dépossession me faut-il passer pour recevoir la vie avec Dieu maintenant et pour toujours ?

 

 

 

S’engager à la suite de Jésus demande peut-être de s’attarder à cette singulière question : qu’est qui manque à ma vie que je ne trouverai qu’au prix d’un certain détachement, même un détachement matériel ?

 

Ou dit autrement, qu’est-ce qu’il y a de trop dans mon existence qui m’empêche de recevoir ici et maintenant la vie avec Dieu pour toujours ? Questions très dérangeantes.

 

 

 

Et sur le chemin que nous ferons avec ces questions, il est fort probable que nous deviendrons un peu plus enfant, un peu moins riche et aussi moins chameau !

 

Robert Jacques

 


Prédication du 5 juin 2016

 

Luc 7,11-17 : Résurrection d’un jeune homme à Naïn

 

                Quel drôle de destin que celui de ce petit hameau nommé Naïn ! Simple bourgade de la Galilée parmi de nombreuses autres, située sur une petite élévation à une trentaine de kilomètres au sud-est de Nazareth, à 25 au sud-est de Capharnaüm, il entrera dans l’Histoire sainte parce que Jésus y fera un miracle; et pas n’importe lequel : il ranime à la vie un jeune homme mort, que l’on portait en terre !

 

                Alors que la semaine dernière le texte de l’Évangile (Luc 7,1-10) nous présentait la rencontre dense, intense, entre Jésus et le centurion de Capharnaüm et qui se termine par une surprenante déclaration de Jésus, ici, tout à l’opposé, Jésus croisent le chemin de petites gens, sans importance, des exclus de sa société.

 

Luc écrit que Jésus « se rendit » à Naïn. Quelle bien étrange décision ! Vraiment c’est incompréhensible ! Aucune logique ! Pourquoi diable décider d’aller à Naïn ? Il n’y a vraiment rien à faire là, absolument rien à voir; il n’y a rien d’intéressant à y découvrir. Il n’y a pas eu d’appel, il n’y a pas d’attrait, pas même de route pour s’y rendre, à peine un sentier entre les collines d’épineux. Et pourtant, Luc précise qu’ « une grande foule » le suit ! Pourquoi donc ? Et personne parmi ces gens, ou parmi ses disciples, n’ose dire à Jésus qu’il perd son temps à aller vers ce simple lieu-dit pauvre et sans apparat, en dehors des routes commerciales, où ne vivote et végète dans une innommable promiscuité qu’une population inculte, indigente, miséreuse, subsistant chichement grâces à quelques chèvres et autant de rapines, habitant dans quelques huttes délabrées ou à même les grottes environnantes ! Et trente kilomètres, c’était toute une journée de marche; trouveront-ils seulement à boire et à se restaurer auprès de ces loqueteux minables, miteux, galeux dans ce bled perdu au milieu de nulle part ? Trouveront-ils un lieu décent pour se loger ?

 

Et alors, comme dans le meilleur des scénarios, au moment même où Jésus arrive aux abords de la ville, en sort un cortège funèbre : le fils unique d’une veuve est porté en terre. Sans doute que c’est le village au complet qui formait le cortège funèbre; le village entier devait bien appréhender le triste sort qui attendait cette femme déjà pauvre et maintenant sans ressource aucune. Parmi ses pauvres, les plus pauvres, les plus démunies, les plus mal prises, étaient le veuves; et ici, il s’agit d’une veuve qui perd son fils, son unique pourvoyeur, son unique ressource. Alors, pris de pitié pour elle, les tripes retournées, répétant le miracle d’Élie auprès de la veuve de Sarepta, Jésus, de façon spectaculaire, devant ses disciples étonnés, à la face de cette foule agitée, devant les villageois déconcertés, médusés, ressuscite le fils, et fait ainsi entrer Naïn-moins-que-rien dans l’Histoire.

 

Immédiatement, sans plus attendre, Jésus ressuscite le jeune homme. Et par le fait même, il rend la vie à deux personnes : au fils qui était meurt et à sa mère qui n’était pas mieux que morte, car dorénavant elle n’avait plus personne pour assurer sa subsistance.

 

« Un grand prophète s’est levé ! Dieu nous a visités ! » (v.16) En effet; en un lieu où jamais on n’aurait pu croire que Dieu aurait pu venir. Comment Dieu peut-il visiter des lieux aussi méprisables. Dieu se fait proche des rejetés, d’une population sans pratiquement aucune vie religieuse, qui ne s’était jamais présentée au Temple, à qui jamais aucun prêtre n’était venu enseigner  la Loi, n’y aurait jamais même pensé.

 

En tant que disciples du Christ, notre modèle, nous avons à faire pareil : porter Dieu, dans les lieux écartés, les lieux reculés, les culs-de-sac, là où jamais on n’aurait cru que Dieu puisse aller; dans les taudis, les bidonvilles, les lieux de misère, sales, repoussants, misérables, oubliés; auprès des plus démunis parmi les pauvres. Le miracle sera alors qu’à travers nous, Dieu visite les lieux, les gens qui n’auraient cru être visités par Dieu, pour y annoncer la Bonne nouvelle, la Bonne Nouvelle de la Vie nouvelle; la Bonne nouvelle de la Résurrection, de l’espérance, de l’avenir qui s’ouvre, transformé.

 

David Fines