Église unie Saint-Jean – 12 août 2018                      Le règne des cieux

Lectures

         Dans l’évangile de Matthieu

         « Nul ne peut être soumis à deux maîtres. On aimera l’un, on haïra l’autre. On sera fidèle au premier, on méprisera le second. Vous ne pouvez à la fois être le serviteur de Dieu et de l’Argent. »

         De la 1ère lettre de Pierre :

Nouez tous le tablier des humbles puisque « Dieu résiste aux orgueilleux, mais aux humbles accorde sa grâce ». Faites-vous donc humbles sous la puissante main de Dieu afin qu’il vous élève au moment opportun. De toutes vos préoccupations, déchargez-vous sur lui, puisque lui-même prend soin de vous. »

De l’évangile de Matthieu :

Jésus disait à ses disciples : Ne vous inquiétez pas de la vie ou de trouver de quoi manger, ni du corps et de ses habits. La vie n’est-elle pas plus qu’une affaire de nourriture, et le corps qu’une question de vêtements ?

Observez les oiseaux dans le ciel : ils ignorent les semailles et les moissons, ils ne songent pas à faire des réserves de nourriture, et pourtant votre Père dans les cieux veille à les nourrir. Ne valez-vous pas mieux ?

Vous aurez beau vous inquiéter, vous ne pourrez pas ajouter une heure à la durée de votre vie.

Quant à vous vêtir, pourquoi vous tracasser ? Prenez les fleurs sauvages : elles croissent, mais sans effort, sans avoir à manier le fuseau. Et pourtant, je vous le dis, les atours de Salomon en majesté ne peuvent rivaliser avec ceux d’une seule de ses fleurs.

Mais alors, si Dieu s’est donné la peine de vêtir ainsi une fleur sauvage, un jour vivante et le lendemain jetée dans le four, que ne fera-t-il pas pour vous ? Vous avez donc si peu confiance ?

Ne vous inquiétez pas. Ne dites-pas : « Aurons-nous à manger ? Aurons-nous à boire ? Comment nous vêtir ? Laissez aux autres ces préoccupations. Votre Père dans les cieux connaît vos besoins. Cherchez d’abord le règne des Cieux et la justice qu’il instaurera. Le reste viendra après. Ne vous inquiétez-pas du lendemain. Demain lui-même y pourvoira. Chaque jour à son lot de soucis, c’est bien assez.

 

Prédication

Les quelques lignes de Matthieu que nous avons écoutées en début de culte et en lesquelles il est question de choisir entre le service de Dieu et le service de l’argent précèdent immédiatement le texte que nous venons d’entendre. Observer les oiseaux, observer les fleurs des champs, nous dit Jésus. Ce passage, à la première écoute, nous touche sûrement de manière positive. Toutefois, un « oui, mais » peut rapidement surgir. « Oui, mais » ne faut-il pas se nourrir, « oui mais » ne faut-il pas se vêtir ou se loger ?  Ce beau texte peut nous heurter, nous agacer. Et Jésus peut nous sembler être un idéaliste à ramener sur terre, dans le concret, dans le réel de la vie quotidienne.

Mais si au contraire Jésus nous invitait à vivre, à habiter autrement le quotidien. Il sait que nos existences sont bien souvent remplies d’inquiétudes : pour certains, se nourrir et se vêtir sont un souci sérieux – on sait à quel point les banques alimentaires et des comptoirs de dépannage comme le Chaînon ou dans les sous-sols d’églises sont trop fréquentés par les assistés sociaux, les immigrants, les chômeurs et bien d’autres. Pour d’autres, les inquiétudes se portent sur leur santé précaire ou sur des proches aux prises avec des fardeaux bien lourds. Ces inquiétudes sont légitimes, et il y a quelque chose de choquant dans l’appel de Jésus à ne pas s’inquiéter. Surtout qu’il le dit à trois reprises dans le passage écouté.

S’inquiéter ! Le mot grec utilisé ici est merimnao. Je ne vous dis pas cela pour étaler ma culture. Mais les mots nous apprennent beaucoup. Selon mes recherches, il signifie littéralement « avoir un esprit distrait », « avoir un esprit double ». Donc, connaître en soi la division, être privé de paix intérieure. Jésus n’invite pas à l’insouciance, à l’indifférence ou au « je m’en-foutisme ». Il veut que nos vies se déroulent dans la non-division intérieure. Il veut nous libérer des tiraillements qui trop souvent déchirent nos existences. Les soucis, si légitimes soient-ils, risquent bien souvent de nous distraire de ce qui compte vraiment.

Et pour cheminer hors de l’inquiétude, il ne propose pas le détachement, le lâcher-prise, cette expression tant à la mode actuellement. Il nous exhorte à l’observation des oiseaux, des fleurs. Observer ! Encore ici, il est intéressant de s’arrêter au mot lui-même. Toujours selon mes recherches, le terme grec utilisé signifie « regarder attentivement », « regarder avec bienveillance ». Et dans l’origine latine d’observer, il y a « servir », donc « un regard au service », « un regard qui prend soin ». Un regard, que l’on pourrait dire « hospitalier ». Ailleurs dans les évangiles, c’est ce regard que Jésus porte sur un jeune homme dit riche et que Jésus appelle à le suivre ou encore sur Pierre qui vient de le renier. Un regard hospitalier.

Et que fait un tel regard ? Il décentre de soi-même, souvent un « soi » éparpillé en de multiples inquiétudes. Il décentre afin que l’on se questionne sur l’essentiel de nos vies, ou sur ce qui devrait le devenir. Il nous entraîne hors de soi. Mieux et surtout, il nous révèle qu’il n’y a pas que soi, il y a de l’autre, il y a les autres. Par ce regard attentif même aux fleurs et aux oiseaux, il nous est donné de démêler dans nos vies ce qui est prioritaire et ce qui est secondaire.

Le prioritaire, nous dit Jésus, c’est un Royaume à rechercher. Chercher d’abord, en premier, le règne des cieux et sa justice. Sur cette justice, j’y reviendrai plus loin. Et ce qui est second – ce qui ne veut pas dire sans importance, futile, insignifiant – ce qui est second, c’est le vêtement, la nourriture, les biens matériels. Mais tenir ces choses pour secondaires est une impertinence dans notre société de consommation. Je fais ici mon petit éditorial : combien d’émissions de télé sont consacrées à la cuisine, à la gastronomie actuellement ? Combien est-il important d’être habiller à la dernière mode ? Combien est-il impérieux d’avoir le plus récent iPhone ? Mon cher poète Christian Bobin disait : « La mode est le seul bourreau que ses victimes acclament ». Fin de mon éditorial !

Observer même les oiseaux et les fleurs, c’est faire la découverte combien libératrice que mes besoins et moi-même ne sommes pas au centre de l’univers, que tout ne tourne pas autour de soi. Regarder avec bienveillance nous permet de discerner la bonté et beauté de ce qui nous entoure – des fleurs, des oiseaux, des personnes – et c’est la voie pour prendre distance avec le quotidien et les soucis qui nous assaillent. Prendre distance, ce n’est pas ignorer ces soucis, mais les voir sous un angle nouveau. C’est renoncer à la maîtrise par laquelle nous imaginons les dominer. C’est disposer devant soi un espace que la confiance peut habiter.

« Si Dieu, nous dit Jésus, s’est donné la peine de vêtir ainsi une fleur sauvage, un jour vivante et le lendemain jetée dans le four, que ne fera-t-il pas pour vous ? Vous avez donc si peu confiance ? » La sortie de l’inquiétude réside dans la confiance, une confiance qui n’est pas l’insouciance, mais qui donne de voir avec une certaine sérénité les soucis qui nous pourraient nous troubler.

C’est ce qu’enseigne la prière bien connue de la sérénité qui accompagne bien des personnes aux prises avec des dépendances : « Mon Dieu, donne-moi la sérénité d’accepter les choses que je ne peux changer, le courage de changer les choses que je peux changer et la sagesse d’en connaître la différence. » Où trouver cette sagesse ? Probablement par un regard attentif, bienveillant.

Et ce regard est déjà vivre du règne des cieux. Chercher d’abord le règne des cieux et sa justice. Permettez-moi, ici encore, de retourner à la langue grecque. Il faudrait plutôt traduire le mot utilisé par « justesse » et non par justice qui peut nous faire penser aux iniquités, aux abus, aux violences qui, certes, ne manquent pas en notre monde.

Il est ici question de « la justesse », c’est-à-dire de la cohérence, de l’harmonie en nos vies de nos pensées, de ses sentiments et de notre agir. Une cohérence qui fait que nous avons déjà un pied dans le royaume des cieux, que nous y sommes en quelque sorte ajustés. Que nous vivons déjà une existence qui soit de moins en moins éclatée par les multiples inquiétudes.

D’une telle justesse, la vie de Jésus est exemplaire. Elle est surtout exemplaire de ce regard de bienveillance qu’il portait sur tous ceux et celles qu’ils croisaient. Une cohérence ajustée à sa certitude, à sa conviction que le Père des cieux est soucieux de tous et toutes, même des fleurs et des oiseaux. Il me semble que telle était la foi de Jésus : Dieu est proche chaque être humain. Et Jésus vivait de cette foi en se faisant proche à son tour de toutes ces personnes, en portant sans cesse sur elles un regard semblable à celui de Dieu.

Chercher le règne de cieux, c’est se risquer au décentrement, se risquer à ne plus se croire au centre de tout avec nos besoins, nos soucis. C’est se risquer à l’humilité dont parle Pierre dans sa première lettre. Et coïncidence heureuse, ce mot humilité désignait en grec en premier lieu « les plantes ne s’élevant pas loin du sol ».

 

            Robert Jacques


Lectures et prédication du 15 juillet 2018 : Un regard nouveau

 

Au livre de la Genèse (18,1-5)

Le SEIGNEUR lui apparut près des chênes de Mambré, alors qu'il était assis à l'entrée de sa tente, pendant la chaleur du jour. Il leva les yeux et vit trois hommes debout devant lui. Quand il les vit, il courut à leur rencontre, depuis l'entrée de sa tente, se prosterna jusqu'à terre et dit : Seigneur, si j'ai trouvé grâce à tes yeux, ne passe pas, je te prie, sans t'arrêter chez moi, ton serviteur ! Laissez-moi apporter un peu d'eau, je vous prie, pour que vous vous laviez les pieds, puis reposez-vous sous l'arbre ! Je vais chercher quelque chose à manger pour que vous vous restauriez ; après quoi vous passerez votre chemin, car c'est pour cela que vous êtes passés chez moi, votre serviteur. Ils répondirent : D'accord, fais comme tu as dit.

 

 Évangile de Jésus Christ selon saint Marc (6,1-13)

En ce temps-là, Jésus se rendit dans son lieu d’origine, et ses disciples le suivirent. Le jour du sabbat, il se mit à enseigner dans la synagogue. 

De nombreux auditeurs, frappés d’étonnement, disaient : « D’où cela lui vient-il? Quelle est cette sagesse qui lui a été donnée, et ces grands miracles qui se réalisent par ses mains ? N’est-il pas le charpentier, le fils de Marie, et le frère de Jacques, de José, de Jude et de Simon ? Ses sœurs ne sont-elles pas ici chez nous ? » Et ils étaient profondément choqués à son sujet. 

Jésus leur disait : « Un prophète n’est méprisé que dans son pays, sa parenté et sa maison. » Et là il ne pouvait accomplir aucun miracle ; il guérit seulement quelques malades en leur imposant les mains. Et il s’étonna de leur manque de foi. Alors, Jésus parcourait les villages d’alentour en enseignant.

Jésus appela les Douze ; alors il commença à les envoyer en mission deux par deux. Il leur donnait autorité sur les esprits impurs, et il leur prescrivit de ne rien prendre pour la route, mais seulement un bâton ; pas de pain, pas de sac, pas de pièces de monnaie dans leur ceinture. « Mettez des sandales, ne prenez pas de tunique de rechange. » 

Il leur disait encore : « Quand vous avez trouvé l’hospitalité dans une maison, restez-y jusqu’à votre départ. 

Si, dans une localité, on refuse de vous accueillir et de vous écouter, partez et secouez la poussière de vos pieds : ce sera pour eux un témoignage. » Ils partirent, et proclamèrent qu’il fallait se convertir. Ils expulsaient beaucoup de souffles impurs, faisaient des onctions d’huile à de nombreux malades, et les guérissaient.

 

Prédication

En ce temps-là, il ne fallait pas marcher longtemps sur les routes de Galilée pour que les pieds des voyageurs se salissent, deviennent fatigués et endoloris par un sol fait de cailloux, de terre ou de pierre. Et l’hospitalité voulait que l’hôte offre à son invité de l’eau pour se laver et se rafraîchir les pieds. C’est ce que nous rappelle le court récit où l’on voit Abraham s’empressant d’apporter de l’eau à ces hommes qui passaient devant sa tente. Et la suite nous apprend que lors de cette visite bien banale, c’est Dieu lui-même qui faisait halte auprès de lui.

On se souvient aussi du récit de l’évangile de Jean où Jésus lave les pieds de ses disciples lors de son dernier repas avec eux. Ici, c’est moins l’hospitalité qui est alors soulignée que l’appel à devenir serviteur les uns des autres. Il y a encore un autre passage, cette fois en Luc, où une femme, une prostituée, vient baigner les pieds de Jésus avec ses larmes.  Son hôte, un pharisien, met alors en doute la qualité de prophète de Jésus : celui-ci ne devrait-il pas la repousser, alors qu’il est évident que c’est une femme de mauvaise vie ? Et Jésus reproche à son hôte justement de ne pas lui avoir donné de l’eau pour ses pieds.

Geste d’hospitalité, qui nous aide à comprendre qu’à la fin du récit de Marc que nous avons écouté, Jésus demande à ses disciples de secouer la poussière de leurs pieds pour signifier le refus manifesté par ceux vers qui ils étaient allés. On ne leur avait pas offert un peu d’eau pour se laver les pieds. Ce qui peut nous sembler un rituel, une coutume bien ordinaire révélait l’accueil ou non de l’autre.

Et c’est à cela que Jésus « expose » ses disciples lorsqu’il les envoie vers les villages d’alentour : être accueillis souvent, être rejetés parfois. Il les « expose » vraiment en leur demandant d’aller comme des itinérants, démunis de toute sécurité, ni pain, ni argent. Il les envoie « à la merci » de ceux et celles qui croiseront. « Être à la merci de l’autre », quelle curieuse expression pour dire qu’on se trouve dépendant entièrement de lui, de son accueil, de son regard, de son écoute. Situation parfois pénible à vivre.

C’est ce que Jésus vit lors de son passage à la synagogue de son village d’origine. Il enseigne, on s’étonne de sa sagesse, des gestes qu’il accomplit. Ses auditeurs sont heurtés. Tout cela ne correspond guère à ce qu’ils savent de lui. Ils l’ont vu grandir, exercer un métier de charpentier. Ils croisent encore sa mère Marie à tous les jours, les membres de sa famille, sa parenté. Ses auditeurs refusent de laisser se désorganiser leur petit monde, où l’on situe les personnes d’après leur état civil ou leurs relations sociales, où l’on croit connaître quelqu’un parce qu’on a vécu ensemble ou simplement parce qu’on se côtoie. Jésus est à la merci de leur regard, de leur conception de ce qu’il devrait être. Ils le réduisent au portrait qu’ils se sont fait de lui depuis toujours. Ils l’enferment en quelque sorte dans l’image qu’ils ont de lui.

Pourtant par son enseignement, par sa parole, par ses gestes, Jésus a tout d’un prophète. Mais ils mettent cela en doute. Et Jésus pose alors un diagnostic sévère à leur sujet : il y voit du mépris. « Un prophète n’est méprisé que dans son pays, sa parenté et sa maison. » Ils le méprisent peut-être, mais surtout ils se méprennent à son sujet. Ils l’emprisonnent dans leur méfiance, si bien que Jésus est limité dans les gestes qu’il peut accomplir, à peine peut-il prendre soin de quelques malades. Ses concitoyens se ferment à lui, et ce faisant, ils se ferment à l’entrée dans le Royaume de Dieu qui est au cœur de son enseignement.

Dès le commencement de son ministère de prophète, Jésus invitait à se convertir, à se laisser transformer pour vivre dans le Royaume de Dieu déjà là. Se convertir, ce n’est pas comme on l’a souvent traduit, se repentir, se culpabiliser, craindre la colère de Dieu. C’est se risquer à une existence nouvelle, rompant avec les images, les idées que nous nous faisons des autres, de nous-mêmes et même de Dieu. C’est adopter un regard, un point de vue neuf sur tout être humain. Par exemple, ne plus voir dans l’immigrant une menace à la nation, ou un voleur de job, ou encore récemment un envahisseur, selon les mots d’un certain président…

Ses concitoyens sont incapables d’un regard neuf sur Jésus. Le pharisien, qui l’avait invité chez lui, choqué que Jésus se laisse toucher par une femme de mauvaise vie, est aussi incapable de ce regard neuf. Alors que ce qui se passe entre cette femme et Jésus est précisément l’expérience de l’avènement d’un regard nouveau : elle se sait regardée autrement par lui.

Ces méprises des contemporains de Jésus à son sujet peuvent nous sembler toutefois bien loin de nous aujourd’hui.

Tout comme peut nous sembler bien loin et même incroyable cette autorité que Jésus donne à ses disciples sur les « souffles impurs ». Cette expression nous fait peut-être immédiatement penser à des personnes atteintes de graves troubles psychologiques, « possédés » par des forces obscures ou malsaines. Je sais que je m’aventure ici sur un terrain risqué. Mais, à la lumière de l’Évangile, ne peut-on pas imaginer que les « souffles impurs » aujourd’hui sont mes regards qui enferment l’autre dans ce que je sais ou crois savoir de lui. Si  « être possédé d’un esprit mauvais », c’était être captif des perceptions, préjugés ligotant, figeant une personne dans des rôles, dans des « elle-sera-toujours-comme-ça ». Si « être possédé » était de devoir vivre sous un regard borné, étouffant toutes possibilités de vie nouvelle. C’est ainsi que des adversaires de Jésus le voyaient, ils le disaient même possédé par le démon. Et sa parenté a un jour cru qu’il avait perdu la raison.

Oui, je m’aventure sur un terrain risqué. Mais la conversion à laquelle appelait Jésus, c’est pourtant cela : c’est l’appel à adopter un regard neuf sur l’autre qui, ce faisant, lui ouvre le chemin vers une existence libérée de tout ce qui l’enferme et qui lui interdit d’advenir à ce qu’il ou elle est véritablement.

Cet autre peut être un proche aux prises avec la toxicomanie ou autre dépendance. Un assisté social ou un chômeur soupçonné de frauder. Un migrant venu voler une « job » que personne ne veut. L’autochtone rapidement classé « sauvage ». L’itinérant qui, dit-on, ne veut pas se prendre en main. Et ils sont nombreux ceux et celles qui sont « à la merci » de notre regard.

Un jour, j’ai trouvé un texte de Maurice Bellet, prêtre et théologien français décédé en avril dernier. Il disait beaucoup mieux que moi ceci :

Il y a toujours un chemin. Il n’y a pas d’être humain dont la naissance soit condamnation. Et toute vie peut prendre sens, c’est-à-dire, en ultime instance, mériter d’être vécue.

Je le crois. Mais c’est une foi. Et une foi aussi risquée, aussi peu vraisemblable à l’esprit du monde, que de croire à la résurrection des corps. En vérité, c’est la même foi.

Et qu’est-ce qu’elle donne, qu’est-ce qu’elle change, comme disent les braves gens ? Ceci : qu’une telle foi m’interdit de désespérer de qui que ce soit. Elle ne me donne pas du tout de savoir en quoi la vie vaut mieux que la non-vie; cela m’échappe (y compris pour les vies apparemment réussies, y compris pour ma propre vie). Mais elle me donne de ne pas me lasser d’espérer en tout humain.

Du coup, je ferai tout ce qui est en mon pouvoir, pour que toute vie humaine ait sa chance, son espace de liberté, le soin utile, le nécessaire à ses besoins. Je n’aurai jamais le droit de désespérer. Maurice Bellet

Et pour terminer sur une note plus humoristique : aujourd’hui, nous dit l’évangile, ce n’est pas tant nos pieds qu’il faut dépoussiérer, mais notre regard. Un regard manifestant celui de Dieu sur tout être humain.

 

Robert Jacques


Prédication  10 juillet  2016 – Église unie Saint-Jean

 

Dans l’évangile de Luc

Un spécialiste de la loi se leva et lui dit, pour le mettre à l'épreuve : Maître, que dois-je faire pour hériter la vie éternelle ? 

Jésus lui dit : Qu'est-il écrit dans la Loi ? Comment lis-tu ? 

Il répondit : Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force et de toute ton intelligence, et ton prochain, comme toi-même.  Tu as bien répondu, lui dit Jésus ; fais cela, et tu vivras. 

Mais le spécialiste de la loi voulut se justifier et dit à Jésus : Et qui est mon prochain ?

Jésus reprit : Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho. Il tomba aux mains de bandits qui le dépouillèrent, le rouèrent de coups et s'en allèrent en le laissant à demi-mort.  Par hasard, un prêtre descendait par le même chemin ; il le vit et passa à distance. Un lévite arriva de même à cet endroit ; il le vit et passa à distance.  Mais un Samaritain qui voyageait arriva près de lui et fut ému lorsqu'il le vit. Il s'approcha et banda ses plaies, en y versant de l'huile et du vin ; puis il le plaça sur sa propre monture, le conduisit à une hôtellerie et prit soin de lui.  Le lendemain, il sortit deux deniers, les donna à l'hôtelier et dit : « Prends soin de lui, et ce que tu dépenseras en plus, je te le paierai moi-même à mon retour. » Lequel de ces trois te semble avoir été le prochain de celui qui était tombé aux mains des bandits ?  Il répondit : C'est celui qui a montré de la compassion envers lui. Jésus lui dit : Va, et toi aussi, fais de même.

***

 

J’ai besoin d’être entièrement à ce que je fais ou dis, dans la spontanéité et l’accord profond. Colette Nys-Mazure

 

Nous sommes tellement habitués à cette page de l’évangile. Tellement que nous risquons de l’écouter d’une oreille bien distraite; nous risquons de ne pas l’écouter, pour le dire avec les mots même du récit, de tout notre cœur, de toute notre âme, de toute notre force et de toute notre intelligence. Beaucoup peuvent encore réciter sans problème le commandement de l’amour de Dieu et du prochain et raconter de mémoire la parabole du bon Samaritain à quelques détails près. Cette page nous est tellement connue – que même si ce qu’elle propose est finalement excessif, démesuré – qu’il est fort possible qu’elle ne nous dérange pas, qu’elle ne nous remue pas profondément.

 

Le dialogue entre ce spécialiste de la loi et Jésus est probablement représentatif des débats qu’entretenaient les rabbins de l’époque. Qu’est-ce qui constitue l’essentiel, le fondamental de toutes les règles, coutumes, traditions héritées de l’histoire d’Israël ? La réponse de plusieurs au temps de Jésus était le résumé du commandement de l’amour de Dieu et du prochain.

Et on s’interrogeait beaucoup aussi sur les limites mettre à certaines exigences de cet ensemble régissant la vie civile et religieuse d’alors ?

Par exemple, jusqu’à quel point devait-on respecter le sabbat ? Fallait-il laisser mourir son âne de soif ou le conduire au puits le jour du sabbat ? Avec qui était-il permis de prendre son repas sans risquer de se rendre impur ? Et ce prochain qu’il faut aimer comme soi-même, jusqu’où doit s’étendre le cercle de notre amour ? Il semble que les pharisiens s’en tenaient qu’à ceux qui étaient de leur confrérie, même si beaucoup de rabbins incluaient dans le cercle des prochains tous les membres du peuple juif.

Jésus, on le sait, ira jusqu’à admettre les « ennemis », « ceux qui nous persécutent » parmi les prochains à aimer. Encore une fois, il se montrait excessif dans ses propos.

En racontant la parabole du bon Samaritain, Jésus trace une limite claire à l’exigence de l’amour du prochain : celui-ci est l’autre dont je me fais proche. Pour Jésus, nous ne pouvons pas établir des catégories : pharisiens et non-pharisiens, juifs et païens, ou comme ici le récit juifs et samaritains. Nul ne peut être exclu du cercle de nos prochains.

 

Mais pour ma part, j’aurais bien aimé interroger Jésus avec une autre question : au lieu de « qui est mon prochain ? », j’aurais demandé : « et qui est mon Dieu ? » Probablement que pour le spécialiste de la loi, la réponse à cette question était tellement évidente, qu’il était inutile de la poser. Mais nous aujourd’hui, nous vivons dans une société où plusieurs pourraient nous le demander avec sincérité ou avec ironie : « qui est ton Dieu ? » Et quelle serait alors notre réponse ?

Qui est Dieu ? Toute la tradition biblique depuis l’appel d’Abraham, de Moïse et des prophètes a pris soin de dire Dieu avec une grande économie de mots : « je suis celui qui suis », par exemple, ou « je suis le Dieu de vos pères »; quand Dieu se manifeste au prophète Élie, la Bible nous dit qu’il n’est que « le bruit d’un fin silence ».

Et dans les Évangiles, Jésus ne le désignera que sous le nom de « Père » et l’évangéliste Jean se risquera à la définition suivante : Dieu est amour.

 

Qui est Dieu ? Francine Carrillo, théologienne et pasteure à Genève, le dit ainsi :

 

Tu es l’inscrutable, l’irreprésentable, l’indicible

Tout ce dont la pensée ne peut prendre la mesure.

Tu es la part d’absence et d’incertitude

Immanquablement nouée

À toute présence, à toute croyance.

Ce retrait est à déchiffrer

Non comme une soustraction

Mais comme une question, comme un manque

Qui fait grandir plutôt que souffrir.

 

Il y aurait là le signe d’une sollicitude

Qui nous élit en statut de partenaire,

Non de marionnettes.

Si tu choisis le silence et fuis les évidences

Serait-ce pour creuser notre persévérance à écouter ?

Serait-ce pour nous enseigner

Que c’est de côtoyer le mystère,

- non de nous en offusquer –

Qui nous tient dans l’élan d’habiter le peut-être ?

 

Qui est Dieu ? La tradition biblique se refuse à répondre à cette question une fois pour toutes. « Tu es l’inscrutable, l’irreprésentable, l’indicible. Tout ce dont la pensée ne peut prendre la mesure ». Les mots de Francine Carrillo sonnent très justes.

 

Ce que le texte de l’Évangile nous dit toutefois, c’est ce que Dieu réclame de nous, de moi, il attend un amour qui m’habite entièrement : cœur, âme, force, intelligence. Il veut ce que nous voulons ardemment pour nous-mêmes « être entièrement à ce que nous faisons ou disons, dans la spontanéité et l’accord profond », pour le dire avec les mots de Colette Nys-Mazure.

Ces mots d’aujourd’hui font écho à la parole de Dieu : car aimer de tout son cœur, de toute son âme, de toute sa force, de toute son intelligence, c’est vouloir être « entièrement à ce que nous faisons ou disons ». Mais nous savons combien nous sommes facilement distraits, vite occupés à penser à autre chose, happés par telle pensée ou par tel souci. Nous savons comme nous sommes rarement « entièrement à ce que nous vivons ou souhaitons vivre ».

 

Et surgit la question « comment aimer Dieu ou le prochain comme soi-même », quand ce que nous sommes nous échappe sans cesse au fil de nos inattentions, de nos distractions ? C’est ici que la parabole de bon Samaritain nous apporte une réponse.

Celui-ci, nous est-il dit, est « ému »; certaines traductions ajoute « ému de compassion ». On cherche ainsi à traduire une expression forte : « ses entrailles furent remuées ». Il est touché au plus profond de lui-même, il est bouleversé entièrement, totalement. Tout en lui – cœur, âme, force et intelligence – est saisi par la détresse d’un homme laissé pour mort. On sait la suite, il en prend soin, le prend en charge jusqu’à s’assurer financièrement qu’un autre – l’aubergiste – prendra la relève.

 

Le Samaritain est ainsi celui qui, sollicité radicalement par l’homme abandonné au bord du chemin, illustre ce qu’est « aimer avec tout ce que nous sommes ». Il est « remué dans ses entrailles », il fait preuve de « compassion » comme le constate le spécialiste de la loi. Ce ne sont pas des détails anodins sous la plume de Luc. Au tout début de son évangile, en improvisant un cantique que Zacharie aurait entonné pour célébrer la naissance de son fils Jean le Baptiste, Luc affirme que le Dieu d’Israël est « remué jusqu’aux entrailles », qu’il est plein de « compassion ». Avec les mêmes mots, Jésus décrit à la fois Dieu et le Samaritain.

 

Quelle audace de Jésus de comparer Dieu à un Samaritain – rappelons-nous que ceux-ci n’étaient que des renégats aux yeux des Juifs ! Comme cette parabole a dû paraître choquante aux oreilles du spécialiste de la loi !

Ce renégat, parce qu’il a écouté le bouleversement de ses entrailles, est celui qui révèle ce qu’est « aimer Dieu et le prochain de tout son cœur, de toute son âme, de toute sa force, de toute son intelligence » et il est ainsi « soi-même », « entièrement à ce qu’il fait ou dit ».

 

Quel est notre désir le plus profond ? Avec les mots « authentique », « sincère », vrai », nous tentons de le dire. Et l’évangile d’aujourd’hui vient nous dire qu’à chaque fois que nous passons à distance de l’autre – comme le prêtre ou le lévite – nous étouffons notre désir.

 

Chaque chemin que nous empruntons peut être une route qui nous mène à Jéricho, lorsque nous acceptons d’être remués jusque dans nos entrailles. Aujourd’hui, autour de nous, on nous propose bien des spiritualités pour vivre avec authenticité. L’évangile nous dit que toute personne blessée – dans son cœur, dans son âme, dans sa force, dans son intelligence – dont nous prenons soin nous donne d’être entièrement ce que nous sommes dans la spontanéité et l’accord profond. Et cela a un goût de vie d’éternité !

 

Robert Jacques

10 juillet 2016


Prédication  5 juin 2016 – Église unie Saint-JeanP

Luc 7,11-17 : Résurrection d’un jeune homme à Naïn

                Quel drôle de destin que celui de ce petit hameau nommé Naïn ! Simple bourgade de la Galilée parmi de nombreuses autres, située sur une petite élévation à une trentaine de kilomètres au sud-est de Nazareth, à 25 au sud-est de Capharnaüm, il entrera dans l’Histoire sainte parce que Jésus y fera un miracle; et pas n’importe lequel : il ranime à la vie un jeune homme mort, que l’on portait en terre !

                Alors que la semaine dernière le texte de l’Évangile (Luc 7,1-10) nous présentait la rencontre dense, intense, entre Jésus et le centurion de Capharnaüm et qui se termine par une surprenante déclaration de Jésus, ici, tout à l’opposé, Jésus croisent le chemin de petites gens, sans importance, des exclus de sa société.

Luc écrit que Jésus « se rendit » à Naïn. Quelle bien étrange décision ! Vraiment c’est incompréhensible ! Aucune logique ! Pourquoi diable décider d’aller à Naïn ? Il n’y a vraiment rien à faire là, absolument rien à voir; il n’y a rien d’intéressant à y découvrir. Il n’y a pas eu d’appel, il n’y a pas d’attrait, pas même de route pour s’y rendre, à peine un sentier entre les collines d’épineux. Et pourtant, Luc précise qu’ « une grande foule » le suit ! Pourquoi donc ? Et personne parmi ces gens, ou parmi ses disciples, n’ose dire à Jésus qu’il perd son temps à aller vers ce simple lieu-dit pauvre et sans apparat, en dehors des routes commerciales, où ne vivote et végète dans une innommable promiscuité qu’une population inculte, indigente, miséreuse, subsistant chichement grâces à quelques chèvres et autant de rapines, habitant dans quelques huttes délabrées ou à même les grottes environnantes ! Et trente kilomètres, c’était toute une journée de marche; trouveront-ils seulement à boire et à se restaurer auprès de ces loqueteux minables, miteux, galeux dans ce bled perdu au milieu de nulle part ? Trouveront-ils un lieu décent pour se loger ?

Et alors, comme dans le meilleur des scénarios, au moment même où Jésus arrive aux abords de la ville, en sort un cortège funèbre : le fils unique d’une veuve est porté en terre. Sans doute que c’est le village au complet qui formait le cortège funèbre; le village entier devait bien appréhender le triste sort qui attendait cette femme déjà pauvre et maintenant sans ressource aucune. Parmi ses pauvres, les plus pauvres, les plus démunies, les plus mal prises, étaient le veuves; et ici, il s’agit d’une veuve qui perd son fils, son unique pourvoyeur, son unique ressource. Alors, pris de pitié pour elle, les tripes retournées, répétant le miracle d’Élie auprès de la veuve de Sarepta, Jésus, de façon spectaculaire, devant ses disciples étonnés, à la face de cette foule agitée, devant les villageois déconcertés, médusés, ressuscite le fils, et fait ainsi entrer Naïn-moins-que-rien dans l’Histoire.

Immédiatement, sans plus attendre, Jésus ressuscite le jeune homme. Et par le fait même, il rend la vie à deux personnes : au fils qui était meurt et à sa mère qui n’était pas mieux que morte, car dorénavant elle n’avait plus personne pour assurer sa subsistance.

« Un grand prophète s’est levé ! Dieu nous a visités ! » (v.16) En effet; en un lieu où jamais on n’aurait pu croire que Dieu aurait pu venir. Comment Dieu peut-il visiter des lieux aussi méprisables. Dieu se fait proche des rejetés, d’une population sans pratiquement aucune vie religieuse, qui ne s’était jamais présentée au Temple, à qui jamais aucun prêtre n’était venu enseigner  la Loi, n’y aurait jamais même pensé.

En tant que disciples du Christ, notre modèle, nous avons à faire pareil : porter Dieu, dans les lieux écartés, les lieux reculés, les culs-de-sac, là où jamais on n’aurait cru que Dieu puisse aller; dans les taudis, les bidonvilles, les lieux de misère, sales, repoussants, misérables, oubliés; auprès des plus démunis parmi les pauvres. Le miracle sera alors qu’à travers nous, Dieu visite les lieux, les gens qui n’auraient cru être visités par Dieu, pour y annoncer la Bonne nouvelle, la Bonne Nouvelle de la Vie nouvelle; la Bonne nouvelle de la Résurrection, de l’espérance, de l’avenir qui s’ouvre, transformé.

David Fines


Prédication  26 juin 2016 – Église unie Saint-Jean

 

 

Lectures II Rois 2,7-15; Psaumes 77; Luc 9,51-62

 

 

 

Nouveaux départs

 

                Les deux récits de l’Ancien et du Nouveau Testaments, sont des récits de ruptures, des ruptures majeurs dans la trame des événements.

 

                Le récit d’Élie fait suite (et la continue) à une longue série d’épisodes dramatiques : conflit avec les prêtres de Baal, confrontation avec le roi Akhab qui s’est accaparé la vigne de Naboth, confrontation avec le nouveau roi Akkazias et mort de celui-ci… Ça n’arrête pas !

 

                On sait que les deux livres des Rois n’en formaient qu’un à l’origine et on les a séparés, arbitrairement, à peu près au milieu du document. Mais en fait la coupure aurait dû être faite à la fin de ce chapitre 2 du deuxième livre : au moment où Élisée prend définitivement la succession de son mentor Élie. Le deuxième livre aurait recommencé avec de nouveaux protagonistes, un nouveau rythme.

 

                Mais dans le récit de succession, on voit Élisée s’accrocher à Élie : il veut rester jusqu’au bout; par trois fois Élie lui dit de rester là et de le laisser poursuivre seul, mais Élisée insiste pour rester avec lui, comme s’il lui était impossible de le voir partir, comme s’il ne pouvait pas accepter la séparation. Il ne veut pas qu’Élie s’en aille. Mais comme c’est inéluctable, il lui demande une « double part » de son esprit. Une « double part » ne signifie pas qu’il désire deux fois la totalité de son esprit (à comprendre comme son esprit prophétique et non pas son intellect), mais une part particulière. La « double part » était, selon la Loi, la part d’héritage attribuée au fils ainé, le premier-né (Deutéronome 21,17 : Au contraire il doit reconnaître l’aîné, le fils de la femme qu’il n’aime pas, et lui donner double part de tout ce qui lui appartient : ce fils, prémices de la virilité du père, a droit aux privilèges de l’aîné.) Par cette demande, Élisée dit à Élie qu’il veut être son héritier spirituel. Mais Élie ne peut lui accorder cette faveur. En effet, c’est Dieu qui appelle les hommes et les femmes, c’est Dieu décide qui sera prophète, c’est Dieu qui les consacre.

 

                À noter aussi que dans sa réponse, Élie emploie le verbe voir : « Si tu me vois pendant que je serai enlevé… » C’est un clin d’œil d’Élie qui sait bien que les prophètes sont des « voyants ».

 

                Le deuxième récit en aussi un de rupture. Nos bibles modernes le font commencer au milieu d’un chapitre quelconque sans autre annotation. Mais il y a véritablement rupture dans la trame de Luc. Ici débute la troisième section de son évangile. La section aurait pu s’intituler : Les premières années, ou L’enfance de Jésus (Chap 1 et 2); la section 2 serait, elle : Le ministère de Jésus (s’étendant de 3,1 à 9,50); le section trois commencerait ici à 9,51 pour se terminer à 19,28 juste avant l’entrée à Jérusalem et pourrait avoir pour titre : La montée vers Jérusalem, ou En route vers Jérusalem; et le section 4 serait : La Passion du Christ (19,29 à la fin 24,53).

 

                Le plan de Luc de la montée vers Jérusalem diffère de celui de Mathieu et de Marc; Luc ajoute certains éléments de son cru. Luc à Pâque comme horizon; Luc à Pâques en tête quand il rédige cette section. C’est un nouvel « exode », un long chemin qui apportera la délivrance, la libération. Jésus, tout comme Élie dans une moindre mesure, s’en va vers Dieu.

 

                On le voit dès le verset 51 : Jésus prit résolument la route de Jérusalem. Ce « résolument » traduit une expression grecque : Il durcit sa face. Déjà en Ésaïe 50,7, on lit : J’ai rendu ma face dur comme du silex. Cette symbolique de la « face », reviendra au verset 52 : pour prépare sa venue (littéralement : devant sa face) et encore au verset 53 : Parce qu’il faisait route vers Jérusalem (sa face était faisant route vers Jérusalem). Puis à nouveau en 10,1 : Après cela, le Seigneur désigna 72 autre disciples et les envoya deux par deux devant lui… (devant sa face). Luc insiste résolument sur la signification sacrée du voyage de Jésus vers Jérusalem.

 

                Et pour se diriger vers Jérusalem, Jésus ne prend pas - une décision étrange, incompréhensible - la route habituelle, celle qui longe le Jourdain, qui passe par la plaine, ombragée, aménagée, aux multiples relais, points d’eau et aires de repos, route très fréquentée, par les pèlerins, les commerçants où l’on n’a aucune difficulté à marche en bonne compagnie. Non; il prend la route de la Samarie, montagneuse, semi-désertique, cahoteuse, pierreuse, mal entretenue, plus risquée, et qui passe dans ce territoire infréquentable. Les juifs évitaient tous rapports avec les Samaritains qu’ils haïssaient à cause de leurs origines bâtardes et leurs pratiques religieuses dégénérées. Jésus rompt radicalement (résolument) contre ses querelles séculaires; par exemple pas sa parabole du bon Samaritain, le dialogue au puits avec une femme samaritaine, dans l’épisode des dix lépreux (Luc 17,16-19).

 

                Notons que le « feu du ciel » que veulent invoquer les disciples pour châtier les mécréants est une référence directe au feu du ciel qu’a fait tomber Élie sur les prêtres de Baal et leurs autels (I Rois 18,38ss).

 

                Enfin, un petit mot sur la réprimande de Jésus. La traduction littérale du verset 55 se lit : Il se tourna vers eux, se mit en colère. Contre qui Jésus se met-il en colère ? Contre les disciples ? Contre les Samaritains ? Contre les deux ?

 

                Ceux récits de rupture sont donc également deux récits de nouveaux départs. Et nous avons à nous poser des questions telles que : Vers où allons-nous « résolument » ? Avons-nous le « visage dur comme du silex » ? Où va-t-on en tant que communauté ? Dans quelle direction ? Vers quel horizon ? Ou bien attend-on passivement ? En se disant : on va voir ?

 

                Ou telles que : Que faire des personnes qui n’embarquent pas et n’embarqueront dans ce voyage ? Quelle attitude prendre ? Doit se mettre en colère ? Rester indifférent ? Doit-on ouvrir le dialogue ?

 

David Fines

 

 

 


Prédication 19 juin 2016 – Église unie Saint-Jean

 

1 Rois 19,12 et Luc 8,26-33

 

Le modèle d’Élie, le modèle de Jésus

 

 

 

                Le récit d’une guérison spectaculaire de Jésus se situe, dans l’évangile de Luc, dans une longue d’événements tout aussi exceptionnels les uns que les autres : la rencontre avec le centurion de Capharnaüm, la résurrection du fils de la veuve de Naïn, Jésus et la pècheresse, la tempête apaisée, la guérison de la fille de Jaïros…

 

                Tous les événements précédents se sont déroulés en Galilée, mais le récit d’aujourd’hui se passe sur la rive orientale du lac de Galilée, en territoire des Gergéséniens, en pays étranger. Un homme possédé de plusieurs démons vient confronter Jésus. Nous savons que les maladies et les infirmités étaient attribués aux effets de puissances démoniaques au temps de Jésus, « plusieurs démons » signifie donc que l’homme était affecté de plusieurs maux, ou alors d’un mal incompréhensible. On doit aussi bien lire le détail voulant que l’homme « vivait dans les tombeaux »; il ne s’agit évidemment pas des tombeaux modernes creusés dans le sol mais de grottes ou de cavités naturelles où les corps étaient déposés; ces lieux de toutes les impuretés étaient les seuls où pouvaient rester l’homme possédé, tous les autres endroits environnants lui étant interdits.

 

                « De quoi te mêles-tu ? » Le démon interpelle Jésus d’un expression sémitique (littéralement : Quoi de nous et à toi ?), que l’on retrouve en d’autres occasions dans la Bible (Luc 4,34; Juges 11,12; 1 Samuel 16,10; 1 Samuel 19,33; voir aussi la dialogue entre Élie et la veuve de Sarepta en 1 Rois 17,18) utiliser pour repousser une intervention inopportune ou pour manifester son refuser de tout rapport avec l’autre. Le pouvoir du démon (des démons) touche à sa fin.

 

                Ce récit, tout comme celui d’Élie du livre des Rois, nous sont proposés par le lectionnaire de cette semaine. Le lectionnaire est une sorte de guide de lectures bibliques envoyés aux pasteurs par les Églises qui couvrent sur un cycle de trois ans l’ensemble de la Bible. Et il est intéressant de remarquer qu’il y a plusieurs points communs entre les deux récits.

 

                1-Les deux histories se passent au sein d’une série d’événements extraordinaire. À la série de Jésus que nous avons décrite plus haut, on peut mettre en parallèle les « exploits » d’Élie : résurrection du fils de la veuve de Sarepta, destruction spectaculaire des idoles au Mont-Carmel et élimination du clergé idolâtre, et bientôt viendra le choix d’Élisée comme successeur et l’élévation d’Élie dans un char de feu. Le Nouveau Testament présente fréquemment Jésus comme le successeur d’Élie (notamment Luc 9,19).

 

                2-Les deux récits celui de la guérison du démoniaque et celui de la rencontre d’Élie avec le souffle léger de Dieu, se déroulent à l’extérieur d’Israël, territoire exclusif de la présence de Dieu.

 

                3-Les deux se déroulent dans ou autour d’une caverne, une grotte; ce lieu des puissances infernales devient le lieu de manifestation de Dieu.

 

                4-Les deux aussi se déroulent à proximité du désert, séjour par excellent des êtres démoniaques (par exemple, les tentations de Jésus (Luc 4,1-9), et en même temps, pour Élie, le seul endroit sûr, le seul endroit où il peut sauver sa vie. Même si c’est le lieu des forces démoniaques, les autres puissances qui le menace sont encore pires !!

 

                5-Les deux récits racontent une confrontation, un choc en deux puissances, presque une lutte à mort; non pas entre les forces du bien et les forces du mal, mais entre le Mal (le roi/la reine ou la maladie) et le Bien (l’amour de Dieu).

 

                6-Dans les deux récits, Jésus et Élie sont seuls contre une puissance nombreuse : Élie affronte le roi, la reine et leur armée, et Jésus affronte un démon qui se nomme « Multitude » ou « Légion » »

 

                7-Finalement, les deux cas décrivent une intervention spectaculaire, claire, nette et indéniable de Dieu : dans la fine brise (et non dans le vent, la tempête et le feu) et dans la victoire sur les démons (qui se jettent dans les porcs et ensuite dans le lac).

 

                Toute cette mise en parallèle nous conduit à établir des liens avec notre situation à nous chrétiens, chrétiennes du 21e siècle. Ces récits étaient significatifs pour leur époque, mais ils le sont aussi pour la nôtre.

 

                Nous nous disons disciples du Christ, et nous le prenons comme modèle, comme nous pouvons également prendre les prophètes de l’Ancien Testament comme modèle, car il sont se situent dans la continuité les uns les autres; ils sont en complémentarité.

 

                Ces deux modèles nous enseignent aujourd’hui que nous aussi nous devons affronter le mal, les force du mal, là où elles sont : l’injustice, l’iniquité, la violence (physique, sociale, économique, politique), la méchanceté, le mépris, la discrimination, l’aveuglement, l’indifférence, l’apathie, la surexploitation des ressources de la Terre.

 

                Et nous ne sommes pas seuls. Dieu est avec nous.

 

D. Fines

 

 

 


 

Prédication 12 juin 2016 – Église unie Saint-Jean

 

Des gens amènent aussi les bébés à Jésus pour qu'il les touche. En voyant cela, les disciples leur font des reproches.  Mais Jésus fait approcher les bébés et il dit : « Laissez les enfants venir à moi, ne les empêchez pas ! En effet, le Royaume de Dieu appartient à ceux qui sont comme les enfants.  Je vous le dis, c'est la vérité : si quelqu'un ne reçoit pas le Royaume de Dieu comme un enfant, cette personne ne pourra jamais y entrer. » Luc 18, 15-17

 

***

 

Un chef juif demande à Jésus : « Bon maître, qu'est-ce que je dois faire pour recevoir la vie avec Dieu pour toujours ? » Jésus lui répond : « Pourquoi m'appelles-tu “bon” ? Personne n'est bon, sauf Dieu.  Tu connais les commandements : Ne commets pas d'adultère. Ne tue personne. Ne vole pas. Ne témoigne pas faussement contre quelqu'un. Respecte ton père et ta mère. »

 

L'homme lui dit : « J'obéis à tout cela depuis ma jeunesse. »  Jésus l'entend et il lui répond : « Une seule chose te manque encore : tout ce que tu as, vends-le et distribue l'argent aux pauvres, alors tu auras des richesses auprès de Dieu. Ensuite, viens et suis-moi. » Mais quand l'homme entend cela, il devient tout triste parce qu'il est très riche.

 

Jésus voit que l'homme est triste et il dit : « Pour ceux qui ont des richesses, c'est vraiment difficile d'entrer dans le Royaume de Dieu ! Est-ce qu'un chameau peut passer facilement par le trou d'une aiguille ? Eh bien, pour quelqu'un de riche, c'est encore plus difficile d'entrer dans le Royaume de Dieu ! Ceux qui écoutent Jésus lui disent : « Mais alors, qui peut être sauvé ? »  Jésus répond : « Ce qui est impossible pour les hommes est possible pour Dieu. »

 

Luc 18, 18-25

 

 

 

***

 

Prédication : La démesure de Dieu !

 

Aujourd’hui, deux épisodes successifs dans l’évangile de Luc où il est question du Royaume de Dieu. Où il est question de savoir comment entrer ou comment vivre dans ce Royaume. L’expression « Royaume de Dieu » peut toutefois engendrer de la confusion en nous laissant imaginer un territoire, un espace où Dieu habiterait. J’aime bien la formulation proposée par la traduction retenue aujourd’hui : au lieu de « vie éternelle », on parle de « la vie avec Dieu pour toujours » et au lieu de « richesses dans le ciel », on parle de « richesses auprès de Dieu ».

 

Ainsi, nous sommes invités à comprendre l’appel de Dieu à vivre dès maintenant et ici avec lui ou auprès de lui. Il n’est pas question d’imaginer même avec beaucoup de foi un « autre monde » ou un « un temps qui existerait en parallèle au nôtre ».

 

Et d’ailleurs, la Confession de foi de l’Église unie le souligne avec justesse : Nous ne sommes pas seuls, nous sommes appelés à célébrer la présence de Dieu, et que dans la vie, dans la mort, dans la vie au-delà de la mort, Dieu est avec nous. Avant de conclure à nouveau que nous ne sommes pas seuls.

 

La foi à la suite de Jésus est de vivre ici, maintenant cette vie où « Dieu est avec nous ».

 

Deux épisodes donc où il est question de la vie avec Dieu. Dans le premier, Jésus donne une « leçon » à ses disciples – c’est-à-dire à « ceux qui le suivent » : les jeunes enfants de par ce qu’ils sont, sont déjà dans la « vie avec Dieu ». Mais Jésus ne s’explique pas sur ce qui accorde un tel privilège aux enfants. Il ne dit rien sur le « comme », sur la manière des enfants de recevoir le Royaume. Et les théologiens et les auteurs chrétiens se sont employés au fil des siècles à chercher la qualité essentielle des enfants les rendant aptes à la vie avec Dieu. Ils ont parlé de confiance, de petitesse, d’humilité, de fragilité, de spontanéité.

 

Mais nous ne pouvons qu’épiloguer sur les mots de Jésus…

 

Et pouvons reconnaître secrètement que l’invitation de Jésus à d’être « comme » des enfants peut nous heurter : il est choquant de demander aux adultes que nous sommes, nous qui avons mis tant de temps à le devenir, d’être comme des enfants. Tout comme il est choquant de vivre dans notre société de consommation où on exige de nous d’être éternellement jeunes, à quelque part entre 18 et 25 ans. Mais ceci est une autre histoire !

 

 

 

À moins que la « leçon » que Jésus donnait à ses disciples et nous donne encore est celle-ci :

 

il est difficile d’être comme des enfants, et même impossible de le devenir à nouveau. Tout comme il est difficile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille ! Ainsi cette histoire d’enfants est en quelque sorte une parabole, comme l’est l’histoire du chameau : Il y a des choses qui nous sont impossibles.

 

 

 

Entre ces deux comparaisons – les enfants et le chameau –, il y a cette rencontre de Jésus avec un chef religieux. Celui ne vient pas à Jésus pour lui tendre un piège, comme d’autres l’ont fait ou le feront; il témoigne d’une recherche spirituelle sûrement sincère. Et lorsqu’il appelle Jésus « Bon maître », il n’y a pas d’ironie dans sa parole. Il voit en Jésus un maître – peut-être avait-il entendu la « leçon » donnée par Jésus à ses disciples et l’intention de le devenir lui aussi ?

 

 

 

Mais Jésus se révèle à bien y regarder un « maître pas si bon que ça » ! Il échoue à entraîner son interlocuteur à sa suite. Celui, entendant la folle proposition de Jésus de se dépouiller de tout, devint tout triste, incapable de poursuivre la route avec Jésus. Pourtant, avec Pierre et ses compagnons de pêche, avec Matthieu, un mot avait suffi pour qu’ils deviennent ses disciples. Il est vrai que ceux-ci possédaient si peu, que tout laisser ne leur coûtait pas beaucoup.

 

 

 

À la question de son interlocuteur lui demandant quoi faire pour recevoir la vie de Dieu pour toujours, Jésus lui rappelle les commandements appris depuis l’enfance, ces commandements  concernant surtout le respect d’autrui, de sa chair, de sa vie, des biens, de sa réputation. L’homme affirme alors avoir obéi à tout cela déjà. Il a déjà tout fait. Il a déjà tout. Par cette réponse, peut-être espérait-il recevoir de Jésus l’assurance d’être déjà dans la vie avec Dieu pour toujours. Jésus lui parle alors de ce qui lui manque. Et lui fait une proposition excessive : se départir de tout en faveur des pauvres et se risquer sur la route avec lui.

 

 

 

C’est trop pour l’homme, c’est trop pour lui d’apprendre que sa réussite spirituelle (il est un parfait obéissant de la Loi) et sa réussite matérielle (il est très riche) le prive du manque. Le prive de l’expérience d’éprouver le manque.

 

Dit autrement, il lui faut se demander : qu’est qui manque à ma vie et que je ne peux me procurer, que je ne peux obtenir qu’en me dépouillant ? Qu’est-ce qui est « absent » de ma vie et que je ne peux trouver qu’en me détachant ?

 

 

 

J’entends dans cet épisode un écho ces paroles également excessives de Jésus : « Si quelqu’un veut venir avec moi, qu’il cesse de penser à lui-même, qu’il porte sa croix chaque jour et me suive. Car l’homme qui veut sauver sa vie la perdra; mais celui qui perdra sa vie pour moi la sauvera. » Avec des exigences pareilles, on doit avouer que Jésus n’est pas un maître sachant s’attacher des disciples. Quand je lis certains passages des évangiles, je ne m’étonne pas que les foules ne se pressent plus aujourd’hui à la suite du Christ.

 

 

 

Tout vendre, tout donner ! Quelle exigence démesurée ! Certes, nous pouvons nous apaiser en nous disant que Jésus a souvent illustré ses propos par des exagérations : une graine de moutarde qui devient un arbre où les oiseaux peuvent faire leurs nids, des montagnes que l’on peut envoyer promener dans la mer, une femme qui s’attelle à pétrir 25 kilos de farine !

 

Alors pourquoi ne pas inclure l’invitation que Jésus fait au chef religieux de tout vendre et de tout donner dans sa manie d’en mettre un peu trop ?

 

Certes Jésus – surtout le Jésus raconté par l’évangéliste Luc – accordait beaucoup d’importance aux dangers des richesses et à la nécessité du partage : il suffit de se rappeler la parabole du mauvais riche et du pauvre Lazare ou le changement radical vécu par Zachée. Mais de là à tout donner…

 

Et ensuite nous pouvons nous dire que nous ne sommes pas très riches comme ce chef religieux ! À côté des grandes fortunes de ce monde, je peux en effet m’estimer très, très pauvre

 

– mais comparé à un Burundais qui doit compter sur environ 265$ pour vivre annuellement, je suis très, très riche.

 

 

 

Me voilà dans l’impasse : d’un côté, je suis tenté de reprocher à Jésus d’exagérer et de l’autre, je me sais faire partie des nantis de ce monde. Comment sortir de l’impasse ? En ne réduisant pas ce récit à une histoire d’argent seulement, mais nous interrogeant sur ce que le texte suggère :

 

qu’est-ce qui manque à ma vie, mais que je peux trouver en me dépouillant ? Par quelle dépossession me faut-il passer pour recevoir la vie avec Dieu maintenant et pour toujours ?

 

 

 

S’engager à la suite de Jésus demande peut-être de s’attarder à cette singulière question : qu’est qui manque à ma vie que je ne trouverai qu’au prix d’un certain détachement, même un détachement matériel ?

 

Ou dit autrement, qu’est-ce qu’il y a de trop dans mon existence qui m’empêche de recevoir ici et maintenant la vie avec Dieu pour toujours ? Questions très dérangeantes.

 

 

 

Et sur le chemin que nous ferons avec ces questions, il est fort probable que nous deviendrons un peu plus enfant, un peu moins riche et aussi moins chameau !

 

Robert Jacques

 


Prédication du 5 juin 2016

 

Luc 7,11-17 : Résurrection d’un jeune homme à Naïn

 

                Quel drôle de destin que celui de ce petit hameau nommé Naïn ! Simple bourgade de la Galilée parmi de nombreuses autres, située sur une petite élévation à une trentaine de kilomètres au sud-est de Nazareth, à 25 au sud-est de Capharnaüm, il entrera dans l’Histoire sainte parce que Jésus y fera un miracle; et pas n’importe lequel : il ranime à la vie un jeune homme mort, que l’on portait en terre !

 

                Alors que la semaine dernière le texte de l’Évangile (Luc 7,1-10) nous présentait la rencontre dense, intense, entre Jésus et le centurion de Capharnaüm et qui se termine par une surprenante déclaration de Jésus, ici, tout à l’opposé, Jésus croisent le chemin de petites gens, sans importance, des exclus de sa société.

 

Luc écrit que Jésus « se rendit » à Naïn. Quelle bien étrange décision ! Vraiment c’est incompréhensible ! Aucune logique ! Pourquoi diable décider d’aller à Naïn ? Il n’y a vraiment rien à faire là, absolument rien à voir; il n’y a rien d’intéressant à y découvrir. Il n’y a pas eu d’appel, il n’y a pas d’attrait, pas même de route pour s’y rendre, à peine un sentier entre les collines d’épineux. Et pourtant, Luc précise qu’ « une grande foule » le suit ! Pourquoi donc ? Et personne parmi ces gens, ou parmi ses disciples, n’ose dire à Jésus qu’il perd son temps à aller vers ce simple lieu-dit pauvre et sans apparat, en dehors des routes commerciales, où ne vivote et végète dans une innommable promiscuité qu’une population inculte, indigente, miséreuse, subsistant chichement grâces à quelques chèvres et autant de rapines, habitant dans quelques huttes délabrées ou à même les grottes environnantes ! Et trente kilomètres, c’était toute une journée de marche; trouveront-ils seulement à boire et à se restaurer auprès de ces loqueteux minables, miteux, galeux dans ce bled perdu au milieu de nulle part ? Trouveront-ils un lieu décent pour se loger ?

 

Et alors, comme dans le meilleur des scénarios, au moment même où Jésus arrive aux abords de la ville, en sort un cortège funèbre : le fils unique d’une veuve est porté en terre. Sans doute que c’est le village au complet qui formait le cortège funèbre; le village entier devait bien appréhender le triste sort qui attendait cette femme déjà pauvre et maintenant sans ressource aucune. Parmi ses pauvres, les plus pauvres, les plus démunies, les plus mal prises, étaient le veuves; et ici, il s’agit d’une veuve qui perd son fils, son unique pourvoyeur, son unique ressource. Alors, pris de pitié pour elle, les tripes retournées, répétant le miracle d’Élie auprès de la veuve de Sarepta, Jésus, de façon spectaculaire, devant ses disciples étonnés, à la face de cette foule agitée, devant les villageois déconcertés, médusés, ressuscite le fils, et fait ainsi entrer Naïn-moins-que-rien dans l’Histoire.

 

Immédiatement, sans plus attendre, Jésus ressuscite le jeune homme. Et par le fait même, il rend la vie à deux personnes : au fils qui était meurt et à sa mère qui n’était pas mieux que morte, car dorénavant elle n’avait plus personne pour assurer sa subsistance.

 

« Un grand prophète s’est levé ! Dieu nous a visités ! » (v.16) En effet; en un lieu où jamais on n’aurait pu croire que Dieu aurait pu venir. Comment Dieu peut-il visiter des lieux aussi méprisables. Dieu se fait proche des rejetés, d’une population sans pratiquement aucune vie religieuse, qui ne s’était jamais présentée au Temple, à qui jamais aucun prêtre n’était venu enseigner  la Loi, n’y aurait jamais même pensé.

 

En tant que disciples du Christ, notre modèle, nous avons à faire pareil : porter Dieu, dans les lieux écartés, les lieux reculés, les culs-de-sac, là où jamais on n’aurait cru que Dieu puisse aller; dans les taudis, les bidonvilles, les lieux de misère, sales, repoussants, misérables, oubliés; auprès des plus démunis parmi les pauvres. Le miracle sera alors qu’à travers nous, Dieu visite les lieux, les gens qui n’auraient cru être visités par Dieu, pour y annoncer la Bonne nouvelle, la Bonne Nouvelle de la Vie nouvelle; la Bonne nouvelle de la Résurrection, de l’espérance, de l’avenir qui s’ouvre, transformé.

 

David Fines