Prédication du 8 septembre 2017                      Faire route avec Jésus

Lectures

Lettre de saint Paul à Philémon

Bien-aimé, moi, Paul, tel que je suis, un vieil homme et, qui plus est, prisonnier maintenant à cause du Christ Jésus, j’ai quelque chose à te demander pour Onésime, mon enfant à qui, en prison, j’ai donné la vie dans le Christ. Je te le renvoie, lui qui est comme mon cœur. Je l’aurais volontiers gardé auprès de moi, pour qu’il me rende des services en ton nom, à moi qui suis en prison à cause de l’Évangile. Mais je n’ai rien voulu faire sans ton accord, pour que tu accomplisses ce qui est bien, non par contrainte mais volontiers. 

S’il a été éloigné de toi pendant quelque temps, c’est peut-être pour que tu le retrouves définitivement, non plus comme un esclave, mais, mieux qu’un esclave, comme un frère bien-aimé : il l’est vraiment pour moi, combien plus le sera-t-il pour toi, aussi bien humainement que dans le Seigneur. Si donc tu estimes que je suis en communion avec toi, accueille-le comme si c’était moi.

 

De l’évangile de Luc

De grandes foules faisaient route avec Jésus. Il se retourna et leur dit : Si quelqu'un vient à moi et ne déteste pas son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses sœurs et même sa propre vie, il ne peut être mon disciple. Et quiconque ne porte pas sa croix pour venir à ma suite ne peut être mon disciple… Ainsi donc, quiconque d'entre vous ne renonce pas à tous ses biens ne peut être mon disciple.

Le sel est une bonne chose, mais si le sel perd sa saveur, avec quoi la lui rendra-t-on ?

 

Prédication

L’évangile requiert de nous la foi, uniquement la foi. Il ne faut pas en attendre des évidences telles que la science peut nous en donner. Pourtant le passage de Luc que nous venons d’entendre nous propose une certitude « certaine », si vous me permettez ce pléonasme. À écouter les paroles de Jésus, il est manifeste qu’il n’avait pas dans son entourage un conseiller en relations publiques ou un fabricant d’image dont s’entourent aujourd’hui la plupart des politiciens. En déclarant que « quiconque d'entre vous ne renonce pas à tous ses biens ne peut être mon disciple », il est bien loin de ces slogans des candidats aux élections qui nous promettent « plus d’argent dans nos poches » ou « pour la célèbre classe moyenne ». Jésus n’était vraiment pas fort en formules rassembleuses. Et Luc qui nous rapporte ces paroles de Jésus n’aide pas l’image du maître en quête de disciples : Qui peut accueillir avec enthousiasme de telles propositions ? Détester ses proches, sa propre vie, renoncer à tout ce qu’il possède, n’est-ce pas choquant et même rebutant ?

Est-ce que Jésus a dit de telles paroles ? Probablement. Il serait étonnant que Luc se soit permis d’inventer des mots aussi révoltants. Ce passage surprend d’autant plus qu’il est inséré entre, d’une part, l’histoire d’un festin où sont finalement conviés, après le refus des riches invités d’y participer, les gens traînant sur les routes des campagnes, et d’autre part, par les paraboles bien connues de la brebis perdue, de la pièce d’argent perdue et du fils perdu et retrouvé. Comment Jésus peut-il être si exigeant à l’égard de ses disciples, alors que le règne de Dieu dont il parle est destiné tout d’abord à ce qui est perdu ou au dernier venu ?

Détester sa famille et sa propre vie ! Ces mots sont trop forts. Peut-on les atténuer sans pour autant les rendre insignifiants ? Dans la nouvelle traduction Louis Segond que nous avons entendue, on y parle de détester. Et on serait ainsi au plus près du verbe employé par Luc. C’est le mot grec « miseau » qui est utilisé, et que l’on retrouve dans des termes comme « misanthrope » ou « misogyne ». D’autres traductions tempèrent en parlant de « préférer » : « Celui qui vient à moi doit me préférer à son père, sa mère, sa femme, ses enfants, etc., sinon il n’est pas digne de moi. » Un peu d’exégèse ici peut nous aider : la langue hébraïque ne connaît pas le comparatif, elle ne connaît pas « le plus ou le moins », c’est « ou bien ou bien ». Alors pour dire que l’on préfère une personne à une autre, on dit qu’on aime l’une et que l’on déteste l’autre. Ainsi Dieu lui-même affirme : J’ai aimé Jacob et j’ai haï Ésaü. Malgré cette forme très rude, c’est bien une comparaison qui veut être établie. Donc, nous pouvons donc nous rallier à l’expression « me préférer à son père, sa mère… »

Mais même ainsi les paroles de Jésus sont déroutantes. Encore ici, l’exégèse peut nous instruire. Luc écrit son évangile vers l’an 80 à des Grecs convertis à la foi chrétienne. Ces nouveaux croyants sont de la deuxième et troisième génération. Ils ont probablement en mémoire que plusieurs de leurs prédécesseurs à Jérusalem et ailleurs ont été violemment persécutés et même mis à mort. Peu avant eux donc, des hommes et des femmes ont eu à renoncer à leur propre vie et porter littéralement la croix. Ainsi, ces paroles de Jésus avaient pour eux des résonnances bien concrètes.

De plus, leur adhésion à la Bonne Nouvelle du Ressuscité avait sûrement provoqué des conflits et des ruptures au sein de leurs propre familles. Tant dans le monde juif que dans le monde païen, l’identité de chacun était fixée en grande partie par son appartenance à une famille. Dans la société juive, par exemple, on se présentait en nommant de qui on était le fils : Jésus, fils de Joseph, Jacques, fils de Zébédée. En devenant chrétiens, ils accueillaient toutefois une autre identité – celle de fils et de filles d’enfants de Dieu et de frères et sœurs dans la foi – et s’exposaient ainsi au rejet de leurs proches et familles, de leur milieu social et culturel. De nouveau, les paroles de Jésus avaient une résonnance très réelle dans la vie de ces croyants.

Marcher à la suite de Jésus, c’est recevoir donc une nouvelle identité. C’est ce que Paul illustre en demandant à Philémon de reprendre près de lui Onésime, « non plus comme esclave, mais comme un frère bien-aimé ». Philémon est convoqué par Paul à abandonner son identité de maître d’esclave. Tant Philémon qu’Onésime sont appelés à une nouvelle relation par leur foi au Seigneur.

Et pour nous, la suite du Christ signifie aussi l’entrée dans une nouvelle identité. Certains parmi nous sont de croyants de longue tradition, nous avons été élevés dans une religion transmise de générations en générations. Une religion que nous cherchons à vivre du mieux que nous le pouvons. Mais les paroles du Christ s’adressent encore à nous aujourd’hui. Qu’est-ce qui fait mon identité profonde ? Est-ce une religion reçue de mes prédécesseurs ? Est-ce mon appartenance à une famille ? Est-ce mon travail ? Mes réussites ? Mes possessions ? Certes, tout cela contribue à dire qui je suis. Mais les mots rudes de Jésus nous demandent de nous questionner davantage. Ou pour le dire autrement : est-ce que ma relation à Jésus, mon engagement à sa suite, vient en premier lorsqu’il s’agit de dire mon appartenance profonde ?

Et nous avons de la chance : nous vivons à une époque où le christianisme de tradition n’est plus guère possible. Nous ne sommes plus portés par un environnement religieux. Et même si, souvent encore, on naît chrétien, la vie et l’environnement social se chargent de nous amener à choisir d’être chrétien ou de ne pas l’être, de vivre en disciple ou de vivre comme tout le monde.

Il est impossible que Jésus ait demandé réellement à détester ses proches, lui qui ailleurs invitait à « ne pas haïr ses ennemis, mais à les aimer ». Par la rudesse de ses paroles, il invitait et nous invite encore à entrer dans une nouvelle identité, à redéfinir nos appartenances. Ne plus se voir comme le simple produit de nos relations familiales ou professionnelles, ne plus se voir par le prisme de nos réussites ou de nos avoirs, mais vivre nos relations dans une toute autre perspective. Préférer le Christ dans nos vies ne signifie pas rejeter les autres, mais apprendre à tisser avec eux des liens nouveaux. Les voir comme Dieu les voit, les aimer comme Dieu les aime.

Préférer le Christ, qu’est-ce à dire ? C’est comme lui « préférer l’autre à soi-même ». C’est ce que toute son existence nous enseigne. Rappelons-nous son accueil des pécheurs, des femmes de mauvaise vie, des exclus de son milieu. Se risquer à une telle préférence peut coûter parfois, peut coûter souvent. Par exemple, renoncer à mon confort matériel, à ma tranquillité spirituelle pour faire une place – peut-être toute la place – à l’autre. Et celui-ci peut-être un fils, un père ou le premier venu.

 

Le philosophe Emmanuel Lévinas a écrit un jour : « "Après vous", cette formule de politesse devrait être la plus belle définition de notre civilisation ». Je pense que Jésus aurait bien aimé cette maxime, car marcher à sa suite ne voulait pas dire « venez après moi », mais apprendre de lui à chaque jour à dire à l’autre – quel qu’il soit – « après vous ». C’est quand même mieux que « plus d’argent dans nos poches ». 


Le don de recevoir

Lectures et prédication du 28 août 2019

Livre de la Genèse (18,16-33)

Les hommes se levèrent de là et portèrent leur regard sur Sodome; Abraham marchait avec eux pour prendre congé. 

Le SEIGNEUR dit : « Vais-je cacher à Abraham ce que je fais ? Abraham doit devenir une nation grande et puissante en qui seront bénies toutes les nations de la terre, car j’ai voulu le connaître afin qu’il prescrive à ses fils et à sa maison après lui d’observer la voie du SEIGNEUR en pratiquant la justice et le droit; ainsi le SEIGNEUR réalisera pour Abraham ce qu’il a prédit de lui. »

Le SEIGNEUR dit : « La plainte contre Sodome et Gomorrhe est si forte, leur péché est si lourd que je dois descendre pour voir s’ils ont agi en tout comme la plainte en est venue jusqu’à moi. Oui ou non, je le saurai. »

Les hommes se dirigèrent de là vers Sodome. Abraham se tenait encore devant le SEIGNEUR, il s’approcha et dit : « Vas-tu vraiment supprimer le juste avec le coupable ? Peut-être y a-t-il cinquante justes dans la ville ! Vas-tu vraiment supprimer cette cité, sans lui pardonner à cause des cinquante justes qui s’y trouvent ? Ce serait abominable que tu agisses ainsi ! Faire mourir le juste avec le coupable ? Il en serait du juste comme du coupable ? Quelle abomination ! Le juge de toute la terre n’appliquerait-il pas le droit ? » 

Le SEIGNEUR dit : « Si je trouve à Sodome cinquante justes au sein de la ville, à cause d’eux je pardonnerai à toute la cité. »

Abraham reprit et dit : « Je vais me décider à parler à mon Seigneur, moi qui ne suis que poussière et cendre.  Peut-être sur cinquante justes en manquera-t-il cinq ! Pour cinq, détruiras-tu toute la ville ? » Il dit : « Je ne la détruirai pas si j’y trouve quarante-cinq justes. »

Abraham reprit encore la parole et lui dit : « Peut-être là s’en trouvera-t-il quarante ! » Il dit : « Je ne le ferai pas à cause de ces quarante. » Il reprit : « Que mon Seigneur ne s’irrite pas si je parle; peut-être là s’en trouvera-t-il trente ! » Il dit : « Je ne le ferai pas si j’y trouve ces trente. » Il reprit : « Je vais me décider à parler à mon Seigneur : peut-être là s’en trouvera-t-il vingt ! » Il dit : « Je ne détruirai pas à cause de ces vingt. » Il reprit : « Que mon Seigneur ne s’irrite pas si je parle une dernière fois : peut-être là s’en trouvera-t-il dix ! » – « Je ne détruirai pas à cause de ces dix. » Le SEIGNEUR partit lorsqu’il eut achevé de parler à Abraham et Abraham retourna chez lui.

 

Évangile de Luc (11,1-13)

Il arriva que Jésus, en un certain lieu, était en prière. Quand il eut terminé, un de ses disciples lui demanda :
« Seigneur, apprends-nous à prier, comme Jean le Baptiste, lui aussi, l’a appris à ses disciples. »

Il leur répondit : « Quand vous priez, dites : “Père, que ton nom soit sanctifié, que ton règne vienne. Donne-nous le pain dont nous avons besoin pour chaque jour. Pardonne-nous nos péchés, car nous-mêmes, nous pardonnons aussi à tous ceux qui ont des torts envers nous. Et ne nous laisse pas entrer en tentation.” »

Jésus leur dit encore : « Imaginez que l’un de vous ait un ami et aille le trouver au milieu de la nuit pour lui demander : “Mon ami, prête-moi trois pains, car un de mes amis est arrivé de voyage chez moi, et je n’ai rien à lui offrir.” Et si, de l’intérieur, l’autre lui répond : “Ne viens pas m’importuner ! La porte est déjà fermée; mes enfants et moi, nous sommes couchés. Je ne puis pas me lever pour te donner quelque chose.” Eh bien ! je vous le dis : même s’il ne se lève pas pour donner par amitié, il se lèvera à cause du sans-gêne de cet ami, et il lui donnera tout ce qu’il lui faut.

Moi, je vous dis : Demandez, on vous donnera; cherchez, vous trouverez; frappez, on vous ouvrira. En effet, quiconque demande reçoit; qui cherche trouve; à qui frappe, on ouvrira.

Quel père parmi vous, quand son fils lui demande un poisson, lui donnera un serpent au lieu du poisson ? ou lui donnera un scorpion quand il demande un œuf ? Si donc vous, qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus le Père du ciel donnera-t-il l’Esprit Saint à ceux qui le lui demandent ! »

 

Prédication

Les textes bibliques proposés par la liturgie sont souvent un défi pour le prédicateur, du moins pour le prédicateur que je suis. Quels liens établir entre ces textes ? Et surtout quel chemin peut-on y découvrir pour nos existences ? Aujourd’hui, deux passages nous sont offerts : un étonnant dialogue entre Dieu et Abraham et un enseignement de Jésus sur la prière à la demande de ses disciples. Est-ce que la prière serait le lien entre ces extraits bibliques ? Sûrement. Ou peut-être l’insistance entêtée d’Abraham annonce-t-elle celle de l’ami dit importun réveillant en pleine nuit son voisin pour lui demander du pain ? Ou peut-être que l’attitude amicale de Dieu est mise en contraste avec celle du voisin irrité d’être dérangé au milieu de la nuit ? Une sorte de leçon qui lui serait donnée : toi, tu te fâches, alors que Dieu dialogue patiemment avec Abraham.

Explorons pour commencer cette conversation entre le Seigneur et son ami Abraham. L’auteur de la Genèse transcrit sous forme de dialogue ce qui aurait pu être le questionnement intérieur d’Abraham confronté au vieux récit de l’anéantissement de Sodome et de Gomorrhe qu’il fallait bien intégrer dans la trame biblique. 

Ce tête-à-tête a lieu immédiatement après une rencontre mystérieuse où Dieu annonce à Abraham que Sarah donnera naissance à un fils. Vous vous souvenez peut-être du récit : Abraham voit trois hommes passer près de son campement et les presse aussitôt de s’arrêter pour manger et se reposer. C’est à la suite de cette hospitalité généreuse qu’il reçoit la bonne nouvelle de l’enfant à venir. Mais qu’est-ce que l’hospitalité ? N’est-ce pas recevoir le visiteur ? Il est important ici de rappeler que chez les peuples du désert – à l’époque et semble-t-il encore aujourd’hui – l’hospitalité est sacrée : le passant est peut-être un envoyé de Dieu.  Et qu’est-ce que l’hospitalité ? C’est ce geste où en l’offrant – ne dit-on pas offrir l’hospitalité ? – ce geste où en l’offrant on reçoit l’autre. Il y a là quelque chose d’étonnant : dans l’accueil de l’autre, celui-ci m’est donné. On pourrait parler de paradoxe : un don est en fait un recevoir, à moins que ce soit l’inverse.

Le dialogue entre Dieu est Abraham est suivi par le récit  de la destruction de Sodome. J’ouvre une parenthèse ici importante : ce n’est que vers le 4e siècle de notre ère qu’on lira l’histoire de Sodome comme une condamnation de pratiques sexuelles jugées perverses. Aux temps bibliques, la compréhension était toute différente : le péché des gens de Sodome était leur refus d’accueillir les étrangers venus vers leur ville; il manquait donc au devoir incontournable de l’hospitalité, manifestant même des intentions violentes à l’égard de ces gens de passage. Leur inhospitalité contrastait profondément avec la demande insistante d’Abraham que Dieu s’arrête chez lui.

Ce dialogue entre Dieu et Abraham est très beau. Il nous présente tout d’abord un Dieu qui voit en Abraham un ami à qui confier ses intentions à l’égard de Sodome et Gomorrhe. « Vais-je lui cacher ce terrible projet de destruction ? » Et le ton est alors donné à la conversation : dans un échange plein de respect, Abraham interroge Dieu lui rappelant la justice et le droit. On assiste à des enchères mais inversées : de 50 on passe à 45, puis à 40, puis à trente et ainsi de suite. À chaque fois, Dieu s’engage à épargner Sodome. Abraham s’arrête à 10 laissant à Dieu la suite. L’auteur sait bien la conclusion, il connaît la légende au sujet de la ville qui avait été anéantie, il fallait bien que l’histoire s’accomplisse même si elle était déjà accomplie !

Mais que nous révèle ce dialogue qui était peut-être un monologue d’Abraham ? Par son questionnement insistant, presque entêté, Abraham crée en quelque sorte une brèche dans la compréhension courante de Dieu. En revenant poliment à la charge, il transforme sa propre vision de Dieu. Comme s’il se disait : le Dieu qui m’appelle sur des chemins nouveaux ne peut être ce Dieu aveugle distribuant souffrances, malheurs ou bonheur au gré de son bon plaisir. Il dévoile en Dieu, au cœur de Dieu, cette réalité que le vieux mot « miséricorde » cherchait à nommer. Aujourd’hui, on lui préfère « compassion ». Et pourquoi pas ? Suite à ce dialogue imaginé par un auteur bien créatif, Abraham vit en quelque sorte une « conversion », autre vieux mot passé de mode maintenant. Sa foi en Dieu se transforme, imaginant, si j’ose dire, en Dieu même une « conversion ».

Passons maintenant à l’enseignement de Jésus sur la prière. Il ne nous est pas dit ce que Jean le Baptiste avait appris à des disciples. Et je ne sais pas comment les rabbins de l’époque enseignaient la prière à leurs adeptes. Luc nous présente tout d’abord le Notre Père, dans une version plus brève que celle de Matthieu. Je ne me lancerai pas dans un commentaire du Notre Père, Google et Wikipédia le feront mieux que moi. Je ne veux souligner ici que deux aspects de l’enseignement de Jésus. 

Tout d’abord, il propose un visage à Dieu : celui de Père, il est notre Père. Et en finale de son enseignement : Jésus parlera du « Père du ciel ». Parler ainsi de Dieu, c’est dire que nous sommes ses fils et ses filles. Dans notre culture de l’autonomie, ce n’est pas facile à entendre. Nous voudrions bien être au commencement de nous-même et ainsi nous passer des autres. Pourtant, ne nous faut-il pas le reconnaître : nous avons été précédés, nos parents et avant eux bien des générations. Nous sommes inscrits dans une lignée. Et dans la foi, cette ascendance trouve son origine en Dieu source de vie. Il faut une certaine humilité pour accepter qu’il nous faut nous recevoir des autres et de Dieu.

Le deuxième aspect que je veux mentionner est en lien avec le premier. Dans les propos de Jésus, le verbe « donner » revient huit fois : Donne-nous le pain dont nous avons besoin pour chaque jour, le voisin donne quand même le pain réclamé, le Père du ciel donne l’Esprit, etc. Cette insistance sur le don dit notre situation première devant l’autre et devant Dieu : nous sommes appelés à recevoir. Dur coup à nouveau à l’autonomie ! Appelés à recevoir, alors que constamment on réclame de nous d’être indépendant. Jésus au contraire nous enjoint de demander : Demandez, on vous donnera; cherchez, vous trouverez; frappez, on vous ouvrira.

En effet, quiconque demande reçoit; qui cherche trouve; à qui frappe, on ouvrira. 

On nous a appris depuis l’enfance l’importance de donner, de partager. S’adressant aux Éphésiens, Paul leur disait : Il y a plus de joie à donner qu’à recevoir. Et cette parole nous a souvent été redite. Mais Jésus vient renverser cet enseignement. Il nous convoque à recevoir. Certes, la nécessité à donner est bien là, à nos proches et à nos lointains. Mais il en va tout autant de la nécessité de recevoir. 

Mon cher poète Christian Bobin, chez qui je trouve des accents de l’Évangile a écrit : « C’est clair : Tout ce que j’ai, on me l’a donné… Tout m’est depuis toujours donné, à chaque instant, par chacun que je rencontre… Alors pourquoi, parfois, une ombre, une lourdeur, une mélancolie ? Eh bien c’est qu’il me manque parfois le don de recevoir. C’est un vrai don, un don absolu. »

Et si Jésus dans son enseignement sur la prière nous révélait essentiellement ce don qui nous fait : celui de recevoir. N’est-ce pas ce que nous avons chanté tantôt : « Jésus le Christ, donne-moi d’accueillir ton amour. » Accueillir, recevoir. En bonne tradition protestante, le mot « œuvre » est toujours suspect, mais l’Évangile est l’appel à mettre en œuvre le don de recevoir qui nous a été confié. Recevoir la grâce d’un amour pour rien, recevoir l’autre tout simplement parce qu’il est. C’est ce que la prière fait en nous, elle nous apprend à recevoir. 

Robert Jacques


Porter attention

De l’évangile de Luc (3,21-22; 4,1-13 et 16-22)

Comme tout le peuple se faisait baptiser et qu’après avoir été baptisé lui aussi, Jésus priait, le ciel s’ouvrit.  L’Esprit Saint, sous une apparence corporelle, comme une colombe, descendit sur Jésus, et il y eut une voix venant du ciel : « Toi, tu es mon Fils bien-aimé ; en toi, je trouve ma joie. »

Jésus, rempli du souffle saint quitta le Jourdain. Le souffle l’entraîna dans le désert. Là, durant quarante jours le Provocateur l’éprouve. Il ne mange pas pendant ce temps. Alors que ces jours sont écoulés, il a faim. Le provocateur lui dit : Si tu es fils de Dieu, ordonne à cette pierre de se transformer en pain ! Jésus lui répond qu’il est écrit : « Le pain ne suffira pas à faire vivre l’homme. »

Il le conduit vers les sommets; le Provocateur lui fait voir en un instant la totalité des royaumes habités et lui dit : Je peux te donner tout le pouvoir et la gloire de ces royaumes, ils m’ont été livrés et je les donne à qui bon me semble. Ils seront à toi, entièrement, si tu te prosternes devant moi. Jésus répond qu’il est écrit : « Tu adoreras le Seigneur ton Dieu et à lui seul tu rendras un culte. »

Puis il l’amène à Jérusalem. Il le place au sommet du Temple et lui dit : Si tu es fils de Dieu, jette-toi en bas. Ainsi qu’il est écrit : « Il commandera à ses anges de veiller sur toi, et ils te soutiendront dans leur bras pour que ton pied ne heurte pas de pierre. » Jésus répond qu’il est dit : « Tu n’éprouveras pas le Seigneur, ton Dieu. »

Le Provocateur a épuisé toutes les sortes d’épreuves. Il s’est retiré de lui, en attendant le moment opportun.

Puis Jésus est revenu en Galilée. Il s’est rendu à Nazareth, où il avait grandi. Selon son habitude, le jour du sabbat il va à la synagogue et se lève pour la lecture. On lui remet le livre du prophète Isaïe. Il déroule le livre; il trouve le passage où est écrit : « Un souffle du Seigneur est sur moi; par lui j’ai été distingué pour annoncer une bonne nouvelle aux pauvres. Mandé par lui, je déclare aux prisonniers leur relaxe, aux aveugles qu’ils verront de nouveau, aux opprimés qu’ils seront pardonnés. Je viens déclarer publiquement une année de faveur du Seigneur. »

Jésus ferme le rouleau. Il le rend au desservant. Il s’assied. Dans la synagogue, tous les yeux sont fixés sur lui. Il commence : Aujourd’hui, vous l’entendez, cette écriture est réalisée.

Tous en étaient témoins et s’étonnaient de la faveur divine qui s’exprimait par sa bouche. Ils disaient : N’est-il pas le fils de Joseph ?

 

***

 

Prédication 

Aujourd’hui, premier dimanche du carême. Et la liturgie nous propose l’écoute de ce que nous avons coutume d’appeler le récit des tentations. Parce que l’évangéliste Luc est un bon écrivain, j’ai choisi d’encadrer notre texte par les épisodes qui le précèdent et le suivent immédiatement. Ces trois extraits forment une séquence de trois événements, séquence clairement voulue par l’auteur.

Premier élément de la séquence : le baptême de Jésus par Jean au Jourdain. Au cours de cet événement, une parole s’était fait entendre : Tu es mon fils, mon aimé. Une manière de nous dire que Jésus se découvrait dans une relation privilégiée avec Dieu. Mais quel nom donner à une telle relation ?

Deuxième élément de la séquence : la rencontre de Jésus avec le Provocateur. C’est sur cette déclaration – Tu es mon fils, mon aimé  – que celui-ci s’emploie à confronter Jésus. Vous avez sûrement remarqué que par deux fois, il aborde Jésus par les mots « Si tu es fils de Dieu… ». Le Provocateur est astucieux : il aimerait précisément piéger Jésus sur la relation qui le lie à Dieu. On pourrait dire autrement la question du Provocateur : De qui crois-tu être le fils en l’invitant à imaginer un Dieu faiseur de prodiges, dispensateur de pouvoir ou « d’assurance-tous-risques » pour les casse-cou ? Et Jésus esquive le piège à coup de paroles bibliques.

Luc, toujours en bon écrivain, nous informe que le Provocateur reviendra en scène au moment opportun. En effet, lors de la crucifixion de Jésus, comme en écho à l’épreuve du désert, des intervenants le provoquent. Les chefs ricanaient, nous dit Luc : « Il en a sauvé d’autres. Qu’il se sauve lui-même s’il est le Messie de Dieu, l’Élu ». Les soldats se moquaient de lui : «Si tu es le Roi des juifs, sauve-toi toi-même. ». Un des malfaiteurs crucifiés avec lui disait : « N’es-tu pas le Messie? Sauve-toi toi-même et nous aussi. » Le Provocateur et les personnes présentes au pied de la croix ironisent au sujet de cette relation privilégiée de Jésus avec Dieu. Comment nommer cette relation : Fils de Dieu ? Messie ? Roi des Juifs ?

Enfin, troisième élément de notre séquence : Jésus, à la synagogue de Nazareth, fait siens les mots du prophète Isaïe. Il est celui que Dieu a distingué pour annoncer la bonne nouvelle aux pauvres. Avec les mots de l’Écriture, Jésus nous dit sa compréhension de son lien à Dieu : il vient révéler et réaliser le « préjugé favorable de Dieu », selon l’expression de la théologie de la libération, le « préjugé favorable de Dieu » à l’égard des pauvres, des prisonniers, des aveugles, des opprimés. Ses auditeurs s’étonnent en ne voyant en lui que le fils de Joseph. Qui est-il ? Fils de Dieu, Messie, Roi, fils de Joseph? Dans ces trois épisodes, Luc nous présente Jésus surtout comme « disciple de la Parole ».

NVU 96 : Comme un souffle fragile

La Confession de foi de notre Église s’abstient de reprendre ces titres autrefois donnés à Jésus. Il n’est pas dit de lui qu’il serait Fils de Dieu ou Messie. Il est dit sobrement : Nous croyons en Dieu… qui est venu en Jésus, Parole faite chair. J’aime beaucoup cette affirmation : Il est Parole faite chair. Une manière de nous dire que toute l’existence de Jésus est parlante. La séquence de textes que nous avons lus nous indique que Jésus s’est nourri profondément des paroles bibliques. Vous avez sûrement remarqué qu’aux défis lancés par le Provocateur, il répond par des passages de l’Écriture. Par trois fois, il riposte par « il est écrit ». Dans la joute qui se déroule entre eux, Jésus n’a pour ressource que la Parole et cela semble si efficace que le Provocateur y a recours à son tour en amorçant sa troisième épreuve par « il est écrit ». Jésus n’oppose alors que sa confiance en la parole donnée par celui qu’on appelle Dieu. À la lumière de ce récit, on pourrait dire que Jésus avait fait de celle-ci sa propre chair.

Mais il n’est pas que l’auditeur de paroles entendues à la synagogue et qu’il saurait citer comme un bon élève. S’appropriant les mots du prophète Isaïe, Jésus s’engage à incarner ceux-ci. Ce qu’il dit, les gestes qu’il accomplit, les liens qu’il noue deviennent ainsi Parole pour nous. C’est le sens de cette belle formulation « Parole faite chair ». Par tout ce qu’il vit, par tout ce qu’il est, il exprime, il invente un langage en lequel Dieu se dit. Ce langage est d’abord refus d’un Dieu qui ne serait que la projection de nos besoins, besoins matériels, besoins de pouvoir ou d’admiration. Ainsi faisant, Jésus libère Dieu que nous sommes tentés d’enfermer dans nos attentes et nous libère de celles-ci également.

Et ce langage n’est pas que refus. Il dévoile surtout un Dieu lié, engagé auprès de cette innombrable cohorte de pauvres, d’aveugles, de prisonniers dont parlait déjà le prophète Isaïe. C’est d’un tel Dieu que Jésus veut être le fils.

La vie nous fait toujours des cadeaux inattendus. Relisant récemment Francine Carrillo, théologienne, pasteure, poète d’origine suisse, j’ai trouvé ces mots : « Nous sommes les disciples de ce à quoi nous prêtons attention. D’où l’urgence de réapprendre à faire attention ». Que disaient déjà les mots du prophète Isaïe, mots que Jésus reprendra à son tour ? Dieu est avant tout celui qui porte attention à celles et ceux que la faim, la misère, l’exclusion, la détresse emprisonnent.

C’est ce Dieu que Jésus dira tout au long de son existence en portant attention à son tour à toute personne qu’il lui sera donné de croiser, même à ce malfaiteur crucifié à ses côtés et qui lui demande de se souvenir de lui. Porter attention, quelle belle expression pour dire qui est Dieu : il est celui qui porte attention. Et à la question « qui est Jésus » ? Fils de Dieu, messie, fils de Joseph ? La réponse pourrait être : il est d’abord fils de Celui qui porte attention. Telle est sa relation privilégiée avec Dieu.

Et je me risque plus loin à l’aide des mots de Francine Carrillo. Elle écrit : « Nous sommes les disciples de ce à quoi nous portons attention ». M’est-il permis de dire que Jésus s’est fait disciple de ceux et celles à qui il portait attention ? Jésus n’a pas utilisé une telle formule. Mais n’est-il pas celui qui appelait frère et sœur les membres de la petite troupe qui le suivait ?

Si Dieu s’annonce, dans les mots d’Isaïe et surtout dans l’existence de Jésus, comme porteur d’attention, comment à mon tour puis-je donner chair à cette parole ? Et à y regarder de plus près, les mots de Carrillo opèrent un étrange renversement : il nous faut devenir disciples de ce à quoi, surtout de ceux et celles à qui nous portons attention.

Non pas marcher devant eux avec la certitude de savoir ce qui est bon pour eux, pour elles; mais marcher à leur côté et peut-être même un pas derrière pour les soutenir dans leur quête d’une vie plus juste, plus vraie, plus profonde. Oui, quel bouleversement des perspectives que celle d’être appelé à devenir disciple de Dieu et de Jésus certes, mais aussi disciples de ceux et celles que la vie confie à notre attention.

Comment être disciple de ses proches dans leur cheminement vers le meilleur d’eux-mêmes ? Comment être disciple de nos collègues et des personnes que nos engagements professionnels nous demandent de servir ? Comment être disciple, ici ou ailleurs dans le monde, de tous ces gens cherchant à bâtir un monde meilleur ? Comment au sein d’une communauté de foi être disciple de ceux et celles qui cherchent avec moi le regard de Dieu sur nos vies que je sois simple paroissien, membre d’un comité ou même pasteur ? Je ne pourrai jamais changer des pierres en pain et je n’oserai jamais me jeter en bas du temple. Mais il m’est toujours possible d’être porteur d’attention.

 

Robert Jacques, 10 mars 2019


Paraboles de la semence qui pousse toute seule et de la graine de moutarde (Marc 4,26-34)

Michel se sentirait bien dans ce texte. Marc le plus jeune évangéliste écrit vite et habilement. Autrement dit il faut bouger pour voir loin, haut et profond. Michel a donc pu relire ces paroles de Jésus où devant lui tout est encore possible encore. Dans ce court texte le nom de Dieu n’est pas seul mais en lien avec le royaume de Dieu qui est une marche vers la plénitude. Et l’enseignement qu’il veut transmettre aux siens demande des degrés de connaissance et d’aptitude de la marche.

 

Pour le premier champ ensemencé de graines, la vie commence dans le quotidien régulier voire banal, mais qui signale aussi l’origine même de l’homme ou son générique. Car Adam (au sens générique) et l’Adama forment une paire indissoluble. La terre ou bien l’humain qui l’habite et ne sont qu’un pour l’hébreu. Nous sommes avec Michel littéralement des glébeux ou terreux.  Michel a vu semer, pousser et faire grandir la vie dans son village puis la ville et le monde entier. Quand le grain est mûr, l’homme se met au travail pour faire du pain de ce jour la nourriture essentielle qui nous permet de nous nourrir pour vrai et le métier de Michel était dans cette lignée de faire un pain qui fait vivre encore.  Ce n’est pas pour rien qu’il a gardé ses pommes du verger familial dans la salle à manger et sur les murs de sa maison ou sa chambre des Résidences.

Mais sa vie il l’a fait passer de la terre au monde le plus large possible, qu’il a tant aimé et voulu cultiver tant dans sa propre vie qu’avec les liens cultivés là où il vivait. Simplicité volontaire oblige à sa manière.

Tout se relie en fin de compte, la vie et ce que nous en faisons et où nous mettons nos pieds et nos énergies. La première dimension à relever ici est l’espace d’exploration de Michel. D’Yvonand en Suisse à la rue Beaugrand à Montréal, Michel fera le tour du monde avec ses idées en tête à voir et entendre bien quelquefois. Après Luther King aux États-Unis, sur les pas de Gandhi en Inde avec bien sûr l’indouisme. Il choisira de scruter comment alors les minorités musulmanes qui ont tué Gandhi ont passé le cap avec une volonté farouche de réconciliation possible dans leur pays. Même préoccupation en Indonésie, et finalement en Amérique du sud ou Michel va s’initier au multiculturalisme le plus novateur.

Et ses derniers livres de référence passaient enfin par la découverte de l’ordinaire avec un sociologue en Amérique du sud.  Michel explorait sans renier. Il voulait comprendre et relier. Si bien qu’en retraçant son parcours ici au Québec, sa participation maintenant dans sa nouvelle patrie contribuera à développer une culture religieuse de cohabitation positive et possible. Les avancées de Michel ne se faisaient pas au détriment d’abandon contraignant mais a ce qui ouvre à plus grand.
La seconde petite parabole lue insiste elle sur la capacité des graines de devenir porteur de vie et d’avenir. En effet, la graine de moutarde toute petite peut contenir 7 000 grains dans une cuillère à thé.  Marc notre jeune évangéliste insiste en précisant que la portée des branches conduit du plus petit au plus grand. Donc un univers de possible à ne pas ignorer ni mépriser. Ainsi mis ensemble, la vie donne du goût à la terre ici et maintenant et même dans ses cahots perceptibles.

Et l’Évangile précise bien que les oiseaux peuvent y faire leur nid a l’ombre… pour porter fruit aussi. Ces grandes branches sont dans le jargon arboricole des charpentières capables de porter des branches à fruits comme une charpente de maison donne un toit désirable.

Michel a voulu conjuguer toute sa vie enracinement et le don des fruits qui durent et donnent le goût de la vie. Dans sa dernière partie vécue intensément avec sa famille j’ai pu cheminer dans un dépouillement environnemental remarquable et quasi-total relié a sa maladie aussi. Marcher sans béquilles sinon celles que la vie active a pu donner avant. Il s’est dépouillé entre autres des possibles acquis ou armures de reconnaissance personnelles et académiques. Une forme de vie que préconise fortement Paul quand il parle de kénose ou dépouillement.

L’évangile de Marc termine avec une remarque très juste. Les paraboles sont un moyen a géométrie très variable. Jésus, dit-il, donnait selon ce que ses auditeurs pouvaient comprendre. Et avec ses paraboles, Jésus en donnait l’explication avec ses disciples.

Cette grande simplicité volontaire rejoint aussi ce que la famille a choisi dans le faire-part.  « Ne sommes-nous pas à tous égards, "corps et âme étrangers et voyageurs", tous ensembles libres de l'orientation de nos routes et prisonniers d'un circulaire horizon sans cesse repoussé ? » (Théodore Monod)

Ces paroles d’un grand explorateur du Sahara, comme Théodore Monod, nous conduisent aussi à son auteur. Monod a dirigé pendant plusieurs années un mouvement spirituel très contemporain, « Les veilleurs ». Leur mode de piété était de lire chaque jour à midi ou que nous soyons les Béatitudes de Jésus et participer à une vie d’une communauté chrétienne là où nous sommes. Michel a aussi choisi sa liberté, mais tous ensemble ajoute Monod, et fort certainement Michel aussi. Michel avait l’art de désenchanter la vie avec ses déserts, mais il y avait toujours aussi des oasis imprédictibles. Ainsi la peinture qu’il avait découvert à Florence dans son adolescence sera son dernier essai inachevé dans la fin de notre vie ici. Et sa réflexion sur la pauvreté, voire la misère du 19e avec Dickens sera le dernier essai comme un cri des prophètes Amos ou Osée.  Chacun l’a fait à sa façon diront Monod ou Michel.  Oui c’est vrai et possible ! Sa réception à l’UQAM de son doctorat honorifique donnait à Michel des airs de fête. La toge académique devenait aussi la robe pastorale de pasteur de Lausanne dans sa cathédrale ou celle de l’avocat qui prend parti et les étudiants dansaient avec lui aux airs du printemps érable !

Il reste encore à préparer le pain du lendemain maintenant, à mettre sur la table de nos enfants et petit-enfants.

L’Éternel a donné, l’Éternel a repris bénis soit le nom de l’Éternel. Amen.

Jean Porret

 

 

Église unie Saint-Jean – 12 août 2018                      Le règne des cieux

Lectures

         Dans l’évangile de Matthieu

         « Nul ne peut être soumis à deux maîtres. On aimera l’un, on haïra l’autre. On sera fidèle au premier, on méprisera le second. Vous ne pouvez à la fois être le serviteur de Dieu et de l’Argent. »

         De la 1ère lettre de Pierre :

Nouez tous le tablier des humbles puisque « Dieu résiste aux orgueilleux, mais aux humbles accorde sa grâce ». Faites-vous donc humbles sous la puissante main de Dieu afin qu’il vous élève au moment opportun. De toutes vos préoccupations, déchargez-vous sur lui, puisque lui-même prend soin de vous. »

De l’évangile de Matthieu :

Jésus disait à ses disciples : Ne vous inquiétez pas de la vie ou de trouver de quoi manger, ni du corps et de ses habits. La vie n’est-elle pas plus qu’une affaire de nourriture, et le corps qu’une question de vêtements ?

Observez les oiseaux dans le ciel : ils ignorent les semailles et les moissons, ils ne songent pas à faire des réserves de nourriture, et pourtant votre Père dans les cieux veille à les nourrir. Ne valez-vous pas mieux ?

Vous aurez beau vous inquiéter, vous ne pourrez pas ajouter une heure à la durée de votre vie.

Quant à vous vêtir, pourquoi vous tracasser ? Prenez les fleurs sauvages : elles croissent, mais sans effort, sans avoir à manier le fuseau. Et pourtant, je vous le dis, les atours de Salomon en majesté ne peuvent rivaliser avec ceux d’une seule de ses fleurs.

Mais alors, si Dieu s’est donné la peine de vêtir ainsi une fleur sauvage, un jour vivante et le lendemain jetée dans le four, que ne fera-t-il pas pour vous ? Vous avez donc si peu confiance ?

Ne vous inquiétez pas. Ne dites-pas : « Aurons-nous à manger ? Aurons-nous à boire ? Comment nous vêtir ? Laissez aux autres ces préoccupations. Votre Père dans les cieux connaît vos besoins. Cherchez d’abord le règne des Cieux et la justice qu’il instaurera. Le reste viendra après. Ne vous inquiétez-pas du lendemain. Demain lui-même y pourvoira. Chaque jour à son lot de soucis, c’est bien assez.

 

Prédication

Les quelques lignes de Matthieu que nous avons écoutées en début de culte et en lesquelles il est question de choisir entre le service de Dieu et le service de l’argent précèdent immédiatement le texte que nous venons d’entendre. Observer les oiseaux, observer les fleurs des champs, nous dit Jésus. Ce passage, à la première écoute, nous touche sûrement de manière positive. Toutefois, un « oui, mais » peut rapidement surgir. « Oui, mais » ne faut-il pas se nourrir, « oui mais » ne faut-il pas se vêtir ou se loger ?  Ce beau texte peut nous heurter, nous agacer. Et Jésus peut nous sembler être un idéaliste à ramener sur terre, dans le concret, dans le réel de la vie quotidienne.

Mais si au contraire Jésus nous invitait à vivre, à habiter autrement le quotidien. Il sait que nos existences sont bien souvent remplies d’inquiétudes : pour certains, se nourrir et se vêtir sont un souci sérieux – on sait à quel point les banques alimentaires et des comptoirs de dépannage comme le Chaînon ou dans les sous-sols d’églises sont trop fréquentés par les assistés sociaux, les immigrants, les chômeurs et bien d’autres. Pour d’autres, les inquiétudes se portent sur leur santé précaire ou sur des proches aux prises avec des fardeaux bien lourds. Ces inquiétudes sont légitimes, et il y a quelque chose de choquant dans l’appel de Jésus à ne pas s’inquiéter. Surtout qu’il le dit à trois reprises dans le passage écouté.

S’inquiéter ! Le mot grec utilisé ici est merimnao. Je ne vous dis pas cela pour étaler ma culture. Mais les mots nous apprennent beaucoup. Selon mes recherches, il signifie littéralement « avoir un esprit distrait », « avoir un esprit double ». Donc, connaître en soi la division, être privé de paix intérieure. Jésus n’invite pas à l’insouciance, à l’indifférence ou au « je m’en-foutisme ». Il veut que nos vies se déroulent dans la non-division intérieure. Il veut nous libérer des tiraillements qui trop souvent déchirent nos existences. Les soucis, si légitimes soient-ils, risquent bien souvent de nous distraire de ce qui compte vraiment.

Et pour cheminer hors de l’inquiétude, il ne propose pas le détachement, le lâcher-prise, cette expression tant à la mode actuellement. Il nous exhorte à l’observation des oiseaux, des fleurs. Observer ! Encore ici, il est intéressant de s’arrêter au mot lui-même. Toujours selon mes recherches, le terme grec utilisé signifie « regarder attentivement », « regarder avec bienveillance ». Et dans l’origine latine d’observer, il y a « servir », donc « un regard au service », « un regard qui prend soin ». Un regard, que l’on pourrait dire « hospitalier ». Ailleurs dans les évangiles, c’est ce regard que Jésus porte sur un jeune homme dit riche et que Jésus appelle à le suivre ou encore sur Pierre qui vient de le renier. Un regard hospitalier.

Et que fait un tel regard ? Il décentre de soi-même, souvent un « soi » éparpillé en de multiples inquiétudes. Il décentre afin que l’on se questionne sur l’essentiel de nos vies, ou sur ce qui devrait le devenir. Il nous entraîne hors de soi. Mieux et surtout, il nous révèle qu’il n’y a pas que soi, il y a de l’autre, il y a les autres. Par ce regard attentif même aux fleurs et aux oiseaux, il nous est donné de démêler dans nos vies ce qui est prioritaire et ce qui est secondaire.

Le prioritaire, nous dit Jésus, c’est un Royaume à rechercher. Chercher d’abord, en premier, le règne des cieux et sa justice. Sur cette justice, j’y reviendrai plus loin. Et ce qui est second – ce qui ne veut pas dire sans importance, futile, insignifiant – ce qui est second, c’est le vêtement, la nourriture, les biens matériels. Mais tenir ces choses pour secondaires est une impertinence dans notre société de consommation. Je fais ici mon petit éditorial : combien d’émissions de télé sont consacrées à la cuisine, à la gastronomie actuellement ? Combien est-il important d’être habiller à la dernière mode ? Combien est-il impérieux d’avoir le plus récent iPhone ? Mon cher poète Christian Bobin disait : « La mode est le seul bourreau que ses victimes acclament ». Fin de mon éditorial !

Observer même les oiseaux et les fleurs, c’est faire la découverte combien libératrice que mes besoins et moi-même ne sommes pas au centre de l’univers, que tout ne tourne pas autour de soi. Regarder avec bienveillance nous permet de discerner la bonté et beauté de ce qui nous entoure – des fleurs, des oiseaux, des personnes – et c’est la voie pour prendre distance avec le quotidien et les soucis qui nous assaillent. Prendre distance, ce n’est pas ignorer ces soucis, mais les voir sous un angle nouveau. C’est renoncer à la maîtrise par laquelle nous imaginons les dominer. C’est disposer devant soi un espace que la confiance peut habiter.

« Si Dieu, nous dit Jésus, s’est donné la peine de vêtir ainsi une fleur sauvage, un jour vivante et le lendemain jetée dans le four, que ne fera-t-il pas pour vous ? Vous avez donc si peu confiance ? » La sortie de l’inquiétude réside dans la confiance, une confiance qui n’est pas l’insouciance, mais qui donne de voir avec une certaine sérénité les soucis qui nous pourraient nous troubler.

C’est ce qu’enseigne la prière bien connue de la sérénité qui accompagne bien des personnes aux prises avec des dépendances : « Mon Dieu, donne-moi la sérénité d’accepter les choses que je ne peux changer, le courage de changer les choses que je peux changer et la sagesse d’en connaître la différence. » Où trouver cette sagesse ? Probablement par un regard attentif, bienveillant.

Et ce regard est déjà vivre du règne des cieux. Chercher d’abord le règne des cieux et sa justice. Permettez-moi, ici encore, de retourner à la langue grecque. Il faudrait plutôt traduire le mot utilisé par « justesse » et non par justice qui peut nous faire penser aux iniquités, aux abus, aux violences qui, certes, ne manquent pas en notre monde.

Il est ici question de « la justesse », c’est-à-dire de la cohérence, de l’harmonie en nos vies de nos pensées, de ses sentiments et de notre agir. Une cohérence qui fait que nous avons déjà un pied dans le royaume des cieux, que nous y sommes en quelque sorte ajustés. Que nous vivons déjà une existence qui soit de moins en moins éclatée par les multiples inquiétudes.

D’une telle justesse, la vie de Jésus est exemplaire. Elle est surtout exemplaire de ce regard de bienveillance qu’il portait sur tous ceux et celles qu’ils croisaient. Une cohérence ajustée à sa certitude, à sa conviction que le Père des cieux est soucieux de tous et toutes, même des fleurs et des oiseaux. Il me semble que telle était la foi de Jésus : Dieu est proche chaque être humain. Et Jésus vivait de cette foi en se faisant proche à son tour de toutes ces personnes, en portant sans cesse sur elles un regard semblable à celui de Dieu.

Chercher le règne de cieux, c’est se risquer au décentrement, se risquer à ne plus se croire au centre de tout avec nos besoins, nos soucis. C’est se risquer à l’humilité dont parle Pierre dans sa première lettre. Et coïncidence heureuse, ce mot humilité désignait en grec en premier lieu « les plantes ne s’élevant pas loin du sol ».

 

            Robert Jacques


Lectures et prédication du 15 juillet 2018 : Un regard nouveau

 

Au livre de la Genèse (18,1-5)

Le SEIGNEUR lui apparut près des chênes de Mambré, alors qu'il était assis à l'entrée de sa tente, pendant la chaleur du jour. Il leva les yeux et vit trois hommes debout devant lui. Quand il les vit, il courut à leur rencontre, depuis l'entrée de sa tente, se prosterna jusqu'à terre et dit : Seigneur, si j'ai trouvé grâce à tes yeux, ne passe pas, je te prie, sans t'arrêter chez moi, ton serviteur ! Laissez-moi apporter un peu d'eau, je vous prie, pour que vous vous laviez les pieds, puis reposez-vous sous l'arbre ! Je vais chercher quelque chose à manger pour que vous vous restauriez ; après quoi vous passerez votre chemin, car c'est pour cela que vous êtes passés chez moi, votre serviteur. Ils répondirent : D'accord, fais comme tu as dit.

 

 Évangile de Jésus Christ selon saint Marc (6,1-13)

En ce temps-là, Jésus se rendit dans son lieu d’origine, et ses disciples le suivirent. Le jour du sabbat, il se mit à enseigner dans la synagogue. 

De nombreux auditeurs, frappés d’étonnement, disaient : « D’où cela lui vient-il? Quelle est cette sagesse qui lui a été donnée, et ces grands miracles qui se réalisent par ses mains ? N’est-il pas le charpentier, le fils de Marie, et le frère de Jacques, de José, de Jude et de Simon ? Ses sœurs ne sont-elles pas ici chez nous ? » Et ils étaient profondément choqués à son sujet. 

Jésus leur disait : « Un prophète n’est méprisé que dans son pays, sa parenté et sa maison. » Et là il ne pouvait accomplir aucun miracle ; il guérit seulement quelques malades en leur imposant les mains. Et il s’étonna de leur manque de foi. Alors, Jésus parcourait les villages d’alentour en enseignant.

Jésus appela les Douze ; alors il commença à les envoyer en mission deux par deux. Il leur donnait autorité sur les esprits impurs, et il leur prescrivit de ne rien prendre pour la route, mais seulement un bâton ; pas de pain, pas de sac, pas de pièces de monnaie dans leur ceinture. « Mettez des sandales, ne prenez pas de tunique de rechange. » 

Il leur disait encore : « Quand vous avez trouvé l’hospitalité dans une maison, restez-y jusqu’à votre départ. 

Si, dans une localité, on refuse de vous accueillir et de vous écouter, partez et secouez la poussière de vos pieds : ce sera pour eux un témoignage. » Ils partirent, et proclamèrent qu’il fallait se convertir. Ils expulsaient beaucoup de souffles impurs, faisaient des onctions d’huile à de nombreux malades, et les guérissaient.

 

Prédication

En ce temps-là, il ne fallait pas marcher longtemps sur les routes de Galilée pour que les pieds des voyageurs se salissent, deviennent fatigués et endoloris par un sol fait de cailloux, de terre ou de pierre. Et l’hospitalité voulait que l’hôte offre à son invité de l’eau pour se laver et se rafraîchir les pieds. C’est ce que nous rappelle le court récit où l’on voit Abraham s’empressant d’apporter de l’eau à ces hommes qui passaient devant sa tente. Et la suite nous apprend que lors de cette visite bien banale, c’est Dieu lui-même qui faisait halte auprès de lui.

On se souvient aussi du récit de l’évangile de Jean où Jésus lave les pieds de ses disciples lors de son dernier repas avec eux. Ici, c’est moins l’hospitalité qui est alors soulignée que l’appel à devenir serviteur les uns des autres. Il y a encore un autre passage, cette fois en Luc, où une femme, une prostituée, vient baigner les pieds de Jésus avec ses larmes.  Son hôte, un pharisien, met alors en doute la qualité de prophète de Jésus : celui-ci ne devrait-il pas la repousser, alors qu’il est évident que c’est une femme de mauvaise vie ? Et Jésus reproche à son hôte justement de ne pas lui avoir donné de l’eau pour ses pieds.

Geste d’hospitalité, qui nous aide à comprendre qu’à la fin du récit de Marc que nous avons écouté, Jésus demande à ses disciples de secouer la poussière de leurs pieds pour signifier le refus manifesté par ceux vers qui ils étaient allés. On ne leur avait pas offert un peu d’eau pour se laver les pieds. Ce qui peut nous sembler un rituel, une coutume bien ordinaire révélait l’accueil ou non de l’autre.

Et c’est à cela que Jésus « expose » ses disciples lorsqu’il les envoie vers les villages d’alentour : être accueillis souvent, être rejetés parfois. Il les « expose » vraiment en leur demandant d’aller comme des itinérants, démunis de toute sécurité, ni pain, ni argent. Il les envoie « à la merci » de ceux et celles qui croiseront. « Être à la merci de l’autre », quelle curieuse expression pour dire qu’on se trouve dépendant entièrement de lui, de son accueil, de son regard, de son écoute. Situation parfois pénible à vivre.

C’est ce que Jésus vit lors de son passage à la synagogue de son village d’origine. Il enseigne, on s’étonne de sa sagesse, des gestes qu’il accomplit. Ses auditeurs sont heurtés. Tout cela ne correspond guère à ce qu’ils savent de lui. Ils l’ont vu grandir, exercer un métier de charpentier. Ils croisent encore sa mère Marie à tous les jours, les membres de sa famille, sa parenté. Ses auditeurs refusent de laisser se désorganiser leur petit monde, où l’on situe les personnes d’après leur état civil ou leurs relations sociales, où l’on croit connaître quelqu’un parce qu’on a vécu ensemble ou simplement parce qu’on se côtoie. Jésus est à la merci de leur regard, de leur conception de ce qu’il devrait être. Ils le réduisent au portrait qu’ils se sont fait de lui depuis toujours. Ils l’enferment en quelque sorte dans l’image qu’ils ont de lui.

Pourtant par son enseignement, par sa parole, par ses gestes, Jésus a tout d’un prophète. Mais ils mettent cela en doute. Et Jésus pose alors un diagnostic sévère à leur sujet : il y voit du mépris. « Un prophète n’est méprisé que dans son pays, sa parenté et sa maison. » Ils le méprisent peut-être, mais surtout ils se méprennent à son sujet. Ils l’emprisonnent dans leur méfiance, si bien que Jésus est limité dans les gestes qu’il peut accomplir, à peine peut-il prendre soin de quelques malades. Ses concitoyens se ferment à lui, et ce faisant, ils se ferment à l’entrée dans le Royaume de Dieu qui est au cœur de son enseignement.

Dès le commencement de son ministère de prophète, Jésus invitait à se convertir, à se laisser transformer pour vivre dans le Royaume de Dieu déjà là. Se convertir, ce n’est pas comme on l’a souvent traduit, se repentir, se culpabiliser, craindre la colère de Dieu. C’est se risquer à une existence nouvelle, rompant avec les images, les idées que nous nous faisons des autres, de nous-mêmes et même de Dieu. C’est adopter un regard, un point de vue neuf sur tout être humain. Par exemple, ne plus voir dans l’immigrant une menace à la nation, ou un voleur de job, ou encore récemment un envahisseur, selon les mots d’un certain président…

Ses concitoyens sont incapables d’un regard neuf sur Jésus. Le pharisien, qui l’avait invité chez lui, choqué que Jésus se laisse toucher par une femme de mauvaise vie, est aussi incapable de ce regard neuf. Alors que ce qui se passe entre cette femme et Jésus est précisément l’expérience de l’avènement d’un regard nouveau : elle se sait regardée autrement par lui.

Ces méprises des contemporains de Jésus à son sujet peuvent nous sembler toutefois bien loin de nous aujourd’hui.

Tout comme peut nous sembler bien loin et même incroyable cette autorité que Jésus donne à ses disciples sur les « souffles impurs ». Cette expression nous fait peut-être immédiatement penser à des personnes atteintes de graves troubles psychologiques, « possédés » par des forces obscures ou malsaines. Je sais que je m’aventure ici sur un terrain risqué. Mais, à la lumière de l’Évangile, ne peut-on pas imaginer que les « souffles impurs » aujourd’hui sont mes regards qui enferment l’autre dans ce que je sais ou crois savoir de lui. Si  « être possédé d’un esprit mauvais », c’était être captif des perceptions, préjugés ligotant, figeant une personne dans des rôles, dans des « elle-sera-toujours-comme-ça ». Si « être possédé » était de devoir vivre sous un regard borné, étouffant toutes possibilités de vie nouvelle. C’est ainsi que des adversaires de Jésus le voyaient, ils le disaient même possédé par le démon. Et sa parenté a un jour cru qu’il avait perdu la raison.

Oui, je m’aventure sur un terrain risqué. Mais la conversion à laquelle appelait Jésus, c’est pourtant cela : c’est l’appel à adopter un regard neuf sur l’autre qui, ce faisant, lui ouvre le chemin vers une existence libérée de tout ce qui l’enferme et qui lui interdit d’advenir à ce qu’il ou elle est véritablement.

Cet autre peut être un proche aux prises avec la toxicomanie ou autre dépendance. Un assisté social ou un chômeur soupçonné de frauder. Un migrant venu voler une « job » que personne ne veut. L’autochtone rapidement classé « sauvage ». L’itinérant qui, dit-on, ne veut pas se prendre en main. Et ils sont nombreux ceux et celles qui sont « à la merci » de notre regard.

Un jour, j’ai trouvé un texte de Maurice Bellet, prêtre et théologien français décédé en avril dernier. Il disait beaucoup mieux que moi ceci :

Il y a toujours un chemin. Il n’y a pas d’être humain dont la naissance soit condamnation. Et toute vie peut prendre sens, c’est-à-dire, en ultime instance, mériter d’être vécue.

Je le crois. Mais c’est une foi. Et une foi aussi risquée, aussi peu vraisemblable à l’esprit du monde, que de croire à la résurrection des corps. En vérité, c’est la même foi.

Et qu’est-ce qu’elle donne, qu’est-ce qu’elle change, comme disent les braves gens ? Ceci : qu’une telle foi m’interdit de désespérer de qui que ce soit. Elle ne me donne pas du tout de savoir en quoi la vie vaut mieux que la non-vie; cela m’échappe (y compris pour les vies apparemment réussies, y compris pour ma propre vie). Mais elle me donne de ne pas me lasser d’espérer en tout humain.

Du coup, je ferai tout ce qui est en mon pouvoir, pour que toute vie humaine ait sa chance, son espace de liberté, le soin utile, le nécessaire à ses besoins. Je n’aurai jamais le droit de désespérer. Maurice Bellet

Et pour terminer sur une note plus humoristique : aujourd’hui, nous dit l’évangile, ce n’est pas tant nos pieds qu’il faut dépoussiérer, mais notre regard. Un regard manifestant celui de Dieu sur tout être humain.

 

Robert Jacques


Prédication  10 juillet  2016 – Église unie Saint-Jean

 

Dans l’évangile de Luc

Un spécialiste de la loi se leva et lui dit, pour le mettre à l'épreuve : Maître, que dois-je faire pour hériter la vie éternelle ? 

Jésus lui dit : Qu'est-il écrit dans la Loi ? Comment lis-tu ? 

Il répondit : Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force et de toute ton intelligence, et ton prochain, comme toi-même.  Tu as bien répondu, lui dit Jésus ; fais cela, et tu vivras. 

Mais le spécialiste de la loi voulut se justifier et dit à Jésus : Et qui est mon prochain ?

Jésus reprit : Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho. Il tomba aux mains de bandits qui le dépouillèrent, le rouèrent de coups et s'en allèrent en le laissant à demi-mort.  Par hasard, un prêtre descendait par le même chemin ; il le vit et passa à distance. Un lévite arriva de même à cet endroit ; il le vit et passa à distance.  Mais un Samaritain qui voyageait arriva près de lui et fut ému lorsqu'il le vit. Il s'approcha et banda ses plaies, en y versant de l'huile et du vin ; puis il le plaça sur sa propre monture, le conduisit à une hôtellerie et prit soin de lui.  Le lendemain, il sortit deux deniers, les donna à l'hôtelier et dit : « Prends soin de lui, et ce que tu dépenseras en plus, je te le paierai moi-même à mon retour. » Lequel de ces trois te semble avoir été le prochain de celui qui était tombé aux mains des bandits ?  Il répondit : C'est celui qui a montré de la compassion envers lui. Jésus lui dit : Va, et toi aussi, fais de même.

***

 

J’ai besoin d’être entièrement à ce que je fais ou dis, dans la spontanéité et l’accord profond. Colette Nys-Mazure

 

Nous sommes tellement habitués à cette page de l’évangile. Tellement que nous risquons de l’écouter d’une oreille bien distraite; nous risquons de ne pas l’écouter, pour le dire avec les mots même du récit, de tout notre cœur, de toute notre âme, de toute notre force et de toute notre intelligence. Beaucoup peuvent encore réciter sans problème le commandement de l’amour de Dieu et du prochain et raconter de mémoire la parabole du bon Samaritain à quelques détails près. Cette page nous est tellement connue – que même si ce qu’elle propose est finalement excessif, démesuré – qu’il est fort possible qu’elle ne nous dérange pas, qu’elle ne nous remue pas profondément.

 

Le dialogue entre ce spécialiste de la loi et Jésus est probablement représentatif des débats qu’entretenaient les rabbins de l’époque. Qu’est-ce qui constitue l’essentiel, le fondamental de toutes les règles, coutumes, traditions héritées de l’histoire d’Israël ? La réponse de plusieurs au temps de Jésus était le résumé du commandement de l’amour de Dieu et du prochain.

Et on s’interrogeait beaucoup aussi sur les limites mettre à certaines exigences de cet ensemble régissant la vie civile et religieuse d’alors ?

Par exemple, jusqu’à quel point devait-on respecter le sabbat ? Fallait-il laisser mourir son âne de soif ou le conduire au puits le jour du sabbat ? Avec qui était-il permis de prendre son repas sans risquer de se rendre impur ? Et ce prochain qu’il faut aimer comme soi-même, jusqu’où doit s’étendre le cercle de notre amour ? Il semble que les pharisiens s’en tenaient qu’à ceux qui étaient de leur confrérie, même si beaucoup de rabbins incluaient dans le cercle des prochains tous les membres du peuple juif.

Jésus, on le sait, ira jusqu’à admettre les « ennemis », « ceux qui nous persécutent » parmi les prochains à aimer. Encore une fois, il se montrait excessif dans ses propos.

En racontant la parabole du bon Samaritain, Jésus trace une limite claire à l’exigence de l’amour du prochain : celui-ci est l’autre dont je me fais proche. Pour Jésus, nous ne pouvons pas établir des catégories : pharisiens et non-pharisiens, juifs et païens, ou comme ici le récit juifs et samaritains. Nul ne peut être exclu du cercle de nos prochains.

 

Mais pour ma part, j’aurais bien aimé interroger Jésus avec une autre question : au lieu de « qui est mon prochain ? », j’aurais demandé : « et qui est mon Dieu ? » Probablement que pour le spécialiste de la loi, la réponse à cette question était tellement évidente, qu’il était inutile de la poser. Mais nous aujourd’hui, nous vivons dans une société où plusieurs pourraient nous le demander avec sincérité ou avec ironie : « qui est ton Dieu ? » Et quelle serait alors notre réponse ?

Qui est Dieu ? Toute la tradition biblique depuis l’appel d’Abraham, de Moïse et des prophètes a pris soin de dire Dieu avec une grande économie de mots : « je suis celui qui suis », par exemple, ou « je suis le Dieu de vos pères »; quand Dieu se manifeste au prophète Élie, la Bible nous dit qu’il n’est que « le bruit d’un fin silence ».

Et dans les Évangiles, Jésus ne le désignera que sous le nom de « Père » et l’évangéliste Jean se risquera à la définition suivante : Dieu est amour.

 

Qui est Dieu ? Francine Carrillo, théologienne et pasteure à Genève, le dit ainsi :

 

Tu es l’inscrutable, l’irreprésentable, l’indicible

Tout ce dont la pensée ne peut prendre la mesure.

Tu es la part d’absence et d’incertitude

Immanquablement nouée

À toute présence, à toute croyance.

Ce retrait est à déchiffrer

Non comme une soustraction

Mais comme une question, comme un manque

Qui fait grandir plutôt que souffrir.

 

Il y aurait là le signe d’une sollicitude

Qui nous élit en statut de partenaire,

Non de marionnettes.

Si tu choisis le silence et fuis les évidences

Serait-ce pour creuser notre persévérance à écouter ?

Serait-ce pour nous enseigner

Que c’est de côtoyer le mystère,

- non de nous en offusquer –

Qui nous tient dans l’élan d’habiter le peut-être ?

 

Qui est Dieu ? La tradition biblique se refuse à répondre à cette question une fois pour toutes. « Tu es l’inscrutable, l’irreprésentable, l’indicible. Tout ce dont la pensée ne peut prendre la mesure ». Les mots de Francine Carrillo sonnent très justes.

 

Ce que le texte de l’Évangile nous dit toutefois, c’est ce que Dieu réclame de nous, de moi, il attend un amour qui m’habite entièrement : cœur, âme, force, intelligence. Il veut ce que nous voulons ardemment pour nous-mêmes « être entièrement à ce que nous faisons ou disons, dans la spontanéité et l’accord profond », pour le dire avec les mots de Colette Nys-Mazure.

Ces mots d’aujourd’hui font écho à la parole de Dieu : car aimer de tout son cœur, de toute son âme, de toute sa force, de toute son intelligence, c’est vouloir être « entièrement à ce que nous faisons ou disons ». Mais nous savons combien nous sommes facilement distraits, vite occupés à penser à autre chose, happés par telle pensée ou par tel souci. Nous savons comme nous sommes rarement « entièrement à ce que nous vivons ou souhaitons vivre ».

 

Et surgit la question « comment aimer Dieu ou le prochain comme soi-même », quand ce que nous sommes nous échappe sans cesse au fil de nos inattentions, de nos distractions ? C’est ici que la parabole de bon Samaritain nous apporte une réponse.

Celui-ci, nous est-il dit, est « ému »; certaines traductions ajoute « ému de compassion ». On cherche ainsi à traduire une expression forte : « ses entrailles furent remuées ». Il est touché au plus profond de lui-même, il est bouleversé entièrement, totalement. Tout en lui – cœur, âme, force et intelligence – est saisi par la détresse d’un homme laissé pour mort. On sait la suite, il en prend soin, le prend en charge jusqu’à s’assurer financièrement qu’un autre – l’aubergiste – prendra la relève.

 

Le Samaritain est ainsi celui qui, sollicité radicalement par l’homme abandonné au bord du chemin, illustre ce qu’est « aimer avec tout ce que nous sommes ». Il est « remué dans ses entrailles », il fait preuve de « compassion » comme le constate le spécialiste de la loi. Ce ne sont pas des détails anodins sous la plume de Luc. Au tout début de son évangile, en improvisant un cantique que Zacharie aurait entonné pour célébrer la naissance de son fils Jean le Baptiste, Luc affirme que le Dieu d’Israël est « remué jusqu’aux entrailles », qu’il est plein de « compassion ». Avec les mêmes mots, Jésus décrit à la fois Dieu et le Samaritain.

 

Quelle audace de Jésus de comparer Dieu à un Samaritain – rappelons-nous que ceux-ci n’étaient que des renégats aux yeux des Juifs ! Comme cette parabole a dû paraître choquante aux oreilles du spécialiste de la loi !

Ce renégat, parce qu’il a écouté le bouleversement de ses entrailles, est celui qui révèle ce qu’est « aimer Dieu et le prochain de tout son cœur, de toute son âme, de toute sa force, de toute son intelligence » et il est ainsi « soi-même », « entièrement à ce qu’il fait ou dit ».

 

Quel est notre désir le plus profond ? Avec les mots « authentique », « sincère », vrai », nous tentons de le dire. Et l’évangile d’aujourd’hui vient nous dire qu’à chaque fois que nous passons à distance de l’autre – comme le prêtre ou le lévite – nous étouffons notre désir.

 

Chaque chemin que nous empruntons peut être une route qui nous mène à Jéricho, lorsque nous acceptons d’être remués jusque dans nos entrailles. Aujourd’hui, autour de nous, on nous propose bien des spiritualités pour vivre avec authenticité. L’évangile nous dit que toute personne blessée – dans son cœur, dans son âme, dans sa force, dans son intelligence – dont nous prenons soin nous donne d’être entièrement ce que nous sommes dans la spontanéité et l’accord profond. Et cela a un goût de vie d’éternité !

 

Robert Jacques

10 juillet 2016


Prédication  5 juin 2016 – Église unie Saint-JeanP

Luc 7,11-17 : Résurrection d’un jeune homme à Naïn

                Quel drôle de destin que celui de ce petit hameau nommé Naïn ! Simple bourgade de la Galilée parmi de nombreuses autres, située sur une petite élévation à une trentaine de kilomètres au sud-est de Nazareth, à 25 au sud-est de Capharnaüm, il entrera dans l’Histoire sainte parce que Jésus y fera un miracle; et pas n’importe lequel : il ranime à la vie un jeune homme mort, que l’on portait en terre !

                Alors que la semaine dernière le texte de l’Évangile (Luc 7,1-10) nous présentait la rencontre dense, intense, entre Jésus et le centurion de Capharnaüm et qui se termine par une surprenante déclaration de Jésus, ici, tout à l’opposé, Jésus croisent le chemin de petites gens, sans importance, des exclus de sa société.

Luc écrit que Jésus « se rendit » à Naïn. Quelle bien étrange décision ! Vraiment c’est incompréhensible ! Aucune logique ! Pourquoi diable décider d’aller à Naïn ? Il n’y a vraiment rien à faire là, absolument rien à voir; il n’y a rien d’intéressant à y découvrir. Il n’y a pas eu d’appel, il n’y a pas d’attrait, pas même de route pour s’y rendre, à peine un sentier entre les collines d’épineux. Et pourtant, Luc précise qu’ « une grande foule » le suit ! Pourquoi donc ? Et personne parmi ces gens, ou parmi ses disciples, n’ose dire à Jésus qu’il perd son temps à aller vers ce simple lieu-dit pauvre et sans apparat, en dehors des routes commerciales, où ne vivote et végète dans une innommable promiscuité qu’une population inculte, indigente, miséreuse, subsistant chichement grâces à quelques chèvres et autant de rapines, habitant dans quelques huttes délabrées ou à même les grottes environnantes ! Et trente kilomètres, c’était toute une journée de marche; trouveront-ils seulement à boire et à se restaurer auprès de ces loqueteux minables, miteux, galeux dans ce bled perdu au milieu de nulle part ? Trouveront-ils un lieu décent pour se loger ?

Et alors, comme dans le meilleur des scénarios, au moment même où Jésus arrive aux abords de la ville, en sort un cortège funèbre : le fils unique d’une veuve est porté en terre. Sans doute que c’est le village au complet qui formait le cortège funèbre; le village entier devait bien appréhender le triste sort qui attendait cette femme déjà pauvre et maintenant sans ressource aucune. Parmi ses pauvres, les plus pauvres, les plus démunies, les plus mal prises, étaient le veuves; et ici, il s’agit d’une veuve qui perd son fils, son unique pourvoyeur, son unique ressource. Alors, pris de pitié pour elle, les tripes retournées, répétant le miracle d’Élie auprès de la veuve de Sarepta, Jésus, de façon spectaculaire, devant ses disciples étonnés, à la face de cette foule agitée, devant les villageois déconcertés, médusés, ressuscite le fils, et fait ainsi entrer Naïn-moins-que-rien dans l’Histoire.

Immédiatement, sans plus attendre, Jésus ressuscite le jeune homme. Et par le fait même, il rend la vie à deux personnes : au fils qui était meurt et à sa mère qui n’était pas mieux que morte, car dorénavant elle n’avait plus personne pour assurer sa subsistance.

« Un grand prophète s’est levé ! Dieu nous a visités ! » (v.16) En effet; en un lieu où jamais on n’aurait pu croire que Dieu aurait pu venir. Comment Dieu peut-il visiter des lieux aussi méprisables. Dieu se fait proche des rejetés, d’une population sans pratiquement aucune vie religieuse, qui ne s’était jamais présentée au Temple, à qui jamais aucun prêtre n’était venu enseigner  la Loi, n’y aurait jamais même pensé.

En tant que disciples du Christ, notre modèle, nous avons à faire pareil : porter Dieu, dans les lieux écartés, les lieux reculés, les culs-de-sac, là où jamais on n’aurait cru que Dieu puisse aller; dans les taudis, les bidonvilles, les lieux de misère, sales, repoussants, misérables, oubliés; auprès des plus démunis parmi les pauvres. Le miracle sera alors qu’à travers nous, Dieu visite les lieux, les gens qui n’auraient cru être visités par Dieu, pour y annoncer la Bonne nouvelle, la Bonne Nouvelle de la Vie nouvelle; la Bonne nouvelle de la Résurrection, de l’espérance, de l’avenir qui s’ouvre, transformé.

David Fines


Prédication  26 juin 2016 – Église unie Saint-Jean

 

 

Lectures II Rois 2,7-15; Psaumes 77; Luc 9,51-62

 

 

 

Nouveaux départs

 

                Les deux récits de l’Ancien et du Nouveau Testaments, sont des récits de ruptures, des ruptures majeurs dans la trame des événements.

 

                Le récit d’Élie fait suite (et la continue) à une longue série d’épisodes dramatiques : conflit avec les prêtres de Baal, confrontation avec le roi Akhab qui s’est accaparé la vigne de Naboth, confrontation avec le nouveau roi Akkazias et mort de celui-ci… Ça n’arrête pas !

 

                On sait que les deux livres des Rois n’en formaient qu’un à l’origine et on les a séparés, arbitrairement, à peu près au milieu du document. Mais en fait la coupure aurait dû être faite à la fin de ce chapitre 2 du deuxième livre : au moment où Élisée prend définitivement la succession de son mentor Élie. Le deuxième livre aurait recommencé avec de nouveaux protagonistes, un nouveau rythme.

 

                Mais dans le récit de succession, on voit Élisée s’accrocher à Élie : il veut rester jusqu’au bout; par trois fois Élie lui dit de rester là et de le laisser poursuivre seul, mais Élisée insiste pour rester avec lui, comme s’il lui était impossible de le voir partir, comme s’il ne pouvait pas accepter la séparation. Il ne veut pas qu’Élie s’en aille. Mais comme c’est inéluctable, il lui demande une « double part » de son esprit. Une « double part » ne signifie pas qu’il désire deux fois la totalité de son esprit (à comprendre comme son esprit prophétique et non pas son intellect), mais une part particulière. La « double part » était, selon la Loi, la part d’héritage attribuée au fils ainé, le premier-né (Deutéronome 21,17 : Au contraire il doit reconnaître l’aîné, le fils de la femme qu’il n’aime pas, et lui donner double part de tout ce qui lui appartient : ce fils, prémices de la virilité du père, a droit aux privilèges de l’aîné.) Par cette demande, Élisée dit à Élie qu’il veut être son héritier spirituel. Mais Élie ne peut lui accorder cette faveur. En effet, c’est Dieu qui appelle les hommes et les femmes, c’est Dieu décide qui sera prophète, c’est Dieu qui les consacre.

 

                À noter aussi que dans sa réponse, Élie emploie le verbe voir : « Si tu me vois pendant que je serai enlevé… » C’est un clin d’œil d’Élie qui sait bien que les prophètes sont des « voyants ».

 

                Le deuxième récit en aussi un de rupture. Nos bibles modernes le font commencer au milieu d’un chapitre quelconque sans autre annotation. Mais il y a véritablement rupture dans la trame de Luc. Ici débute la troisième section de son évangile. La section aurait pu s’intituler : Les premières années, ou L’enfance de Jésus (Chap 1 et 2); la section 2 serait, elle : Le ministère de Jésus (s’étendant de 3,1 à 9,50); le section trois commencerait ici à 9,51 pour se terminer à 19,28 juste avant l’entrée à Jérusalem et pourrait avoir pour titre : La montée vers Jérusalem, ou En route vers Jérusalem; et le section 4 serait : La Passion du Christ (19,29 à la fin 24,53).

 

                Le plan de Luc de la montée vers Jérusalem diffère de celui de Mathieu et de Marc; Luc ajoute certains éléments de son cru. Luc à Pâque comme horizon; Luc à Pâques en tête quand il rédige cette section. C’est un nouvel « exode », un long chemin qui apportera la délivrance, la libération. Jésus, tout comme Élie dans une moindre mesure, s’en va vers Dieu.

 

                On le voit dès le verset 51 : Jésus prit résolument la route de Jérusalem. Ce « résolument » traduit une expression grecque : Il durcit sa face. Déjà en Ésaïe 50,7, on lit : J’ai rendu ma face dur comme du silex. Cette symbolique de la « face », reviendra au verset 52 : pour prépare sa venue (littéralement : devant sa face) et encore au verset 53 : Parce qu’il faisait route vers Jérusalem (sa face était faisant route vers Jérusalem). Puis à nouveau en 10,1 : Après cela, le Seigneur désigna 72 autre disciples et les envoya deux par deux devant lui… (devant sa face). Luc insiste résolument sur la signification sacrée du voyage de Jésus vers Jérusalem.

 

                Et pour se diriger vers Jérusalem, Jésus ne prend pas - une décision étrange, incompréhensible - la route habituelle, celle qui longe le Jourdain, qui passe par la plaine, ombragée, aménagée, aux multiples relais, points d’eau et aires de repos, route très fréquentée, par les pèlerins, les commerçants où l’on n’a aucune difficulté à marche en bonne compagnie. Non; il prend la route de la Samarie, montagneuse, semi-désertique, cahoteuse, pierreuse, mal entretenue, plus risquée, et qui passe dans ce territoire infréquentable. Les juifs évitaient tous rapports avec les Samaritains qu’ils haïssaient à cause de leurs origines bâtardes et leurs pratiques religieuses dégénérées. Jésus rompt radicalement (résolument) contre ses querelles séculaires; par exemple pas sa parabole du bon Samaritain, le dialogue au puits avec une femme samaritaine, dans l’épisode des dix lépreux (Luc 17,16-19).

 

                Notons que le « feu du ciel » que veulent invoquer les disciples pour châtier les mécréants est une référence directe au feu du ciel qu’a fait tomber Élie sur les prêtres de Baal et leurs autels (I Rois 18,38ss).

 

                Enfin, un petit mot sur la réprimande de Jésus. La traduction littérale du verset 55 se lit : Il se tourna vers eux, se mit en colère. Contre qui Jésus se met-il en colère ? Contre les disciples ? Contre les Samaritains ? Contre les deux ?

 

                Ceux récits de rupture sont donc également deux récits de nouveaux départs. Et nous avons à nous poser des questions telles que : Vers où allons-nous « résolument » ? Avons-nous le « visage dur comme du silex » ? Où va-t-on en tant que communauté ? Dans quelle direction ? Vers quel horizon ? Ou bien attend-on passivement ? En se disant : on va voir ?

 

                Ou telles que : Que faire des personnes qui n’embarquent pas et n’embarqueront dans ce voyage ? Quelle attitude prendre ? Doit se mettre en colère ? Rester indifférent ? Doit-on ouvrir le dialogue ?

 

David Fines

 

 

 


Prédication 19 juin 2016 – Église unie Saint-Jean

 

1 Rois 19,12 et Luc 8,26-33

 

Le modèle d’Élie, le modèle de Jésus

 

 

 

                Le récit d’une guérison spectaculaire de Jésus se situe, dans l’évangile de Luc, dans une longue d’événements tout aussi exceptionnels les uns que les autres : la rencontre avec le centurion de Capharnaüm, la résurrection du fils de la veuve de Naïn, Jésus et la pècheresse, la tempête apaisée, la guérison de la fille de Jaïros…

 

                Tous les événements précédents se sont déroulés en Galilée, mais le récit d’aujourd’hui se passe sur la rive orientale du lac de Galilée, en territoire des Gergéséniens, en pays étranger. Un homme possédé de plusieurs démons vient confronter Jésus. Nous savons que les maladies et les infirmités étaient attribués aux effets de puissances démoniaques au temps de Jésus, « plusieurs démons » signifie donc que l’homme était affecté de plusieurs maux, ou alors d’un mal incompréhensible. On doit aussi bien lire le détail voulant que l’homme « vivait dans les tombeaux »; il ne s’agit évidemment pas des tombeaux modernes creusés dans le sol mais de grottes ou de cavités naturelles où les corps étaient déposés; ces lieux de toutes les impuretés étaient les seuls où pouvaient rester l’homme possédé, tous les autres endroits environnants lui étant interdits.

 

                « De quoi te mêles-tu ? » Le démon interpelle Jésus d’un expression sémitique (littéralement : Quoi de nous et à toi ?), que l’on retrouve en d’autres occasions dans la Bible (Luc 4,34; Juges 11,12; 1 Samuel 16,10; 1 Samuel 19,33; voir aussi la dialogue entre Élie et la veuve de Sarepta en 1 Rois 17,18) utiliser pour repousser une intervention inopportune ou pour manifester son refuser de tout rapport avec l’autre. Le pouvoir du démon (des démons) touche à sa fin.

 

                Ce récit, tout comme celui d’Élie du livre des Rois, nous sont proposés par le lectionnaire de cette semaine. Le lectionnaire est une sorte de guide de lectures bibliques envoyés aux pasteurs par les Églises qui couvrent sur un cycle de trois ans l’ensemble de la Bible. Et il est intéressant de remarquer qu’il y a plusieurs points communs entre les deux récits.

 

                1-Les deux histories se passent au sein d’une série d’événements extraordinaire. À la série de Jésus que nous avons décrite plus haut, on peut mettre en parallèle les « exploits » d’Élie : résurrection du fils de la veuve de Sarepta, destruction spectaculaire des idoles au Mont-Carmel et élimination du clergé idolâtre, et bientôt viendra le choix d’Élisée comme successeur et l’élévation d’Élie dans un char de feu. Le Nouveau Testament présente fréquemment Jésus comme le successeur d’Élie (notamment Luc 9,19).

 

                2-Les deux récits celui de la guérison du démoniaque et celui de la rencontre d’Élie avec le souffle léger de Dieu, se déroulent à l’extérieur d’Israël, territoire exclusif de la présence de Dieu.

 

                3-Les deux se déroulent dans ou autour d’une caverne, une grotte; ce lieu des puissances infernales devient le lieu de manifestation de Dieu.

 

                4-Les deux aussi se déroulent à proximité du désert, séjour par excellent des êtres démoniaques (par exemple, les tentations de Jésus (Luc 4,1-9), et en même temps, pour Élie, le seul endroit sûr, le seul endroit où il peut sauver sa vie. Même si c’est le lieu des forces démoniaques, les autres puissances qui le menace sont encore pires !!

 

                5-Les deux récits racontent une confrontation, un choc en deux puissances, presque une lutte à mort; non pas entre les forces du bien et les forces du mal, mais entre le Mal (le roi/la reine ou la maladie) et le Bien (l’amour de Dieu).

 

                6-Dans les deux récits, Jésus et Élie sont seuls contre une puissance nombreuse : Élie affronte le roi, la reine et leur armée, et Jésus affronte un démon qui se nomme « Multitude » ou « Légion » »

 

                7-Finalement, les deux cas décrivent une intervention spectaculaire, claire, nette et indéniable de Dieu : dans la fine brise (et non dans le vent, la tempête et le feu) et dans la victoire sur les démons (qui se jettent dans les porcs et ensuite dans le lac).

 

                Toute cette mise en parallèle nous conduit à établir des liens avec notre situation à nous chrétiens, chrétiennes du 21e siècle. Ces récits étaient significatifs pour leur époque, mais ils le sont aussi pour la nôtre.

 

                Nous nous disons disciples du Christ, et nous le prenons comme modèle, comme nous pouvons également prendre les prophètes de l’Ancien Testament comme modèle, car il sont se situent dans la continuité les uns les autres; ils sont en complémentarité.

 

                Ces deux modèles nous enseignent aujourd’hui que nous aussi nous devons affronter le mal, les force du mal, là où elles sont : l’injustice, l’iniquité, la violence (physique, sociale, économique, politique), la méchanceté, le mépris, la discrimination, l’aveuglement, l’indifférence, l’apathie, la surexploitation des ressources de la Terre.

 

                Et nous ne sommes pas seuls. Dieu est avec nous.

 

D. Fines

 

 

 


 

Prédication 12 juin 2016 – Église unie Saint-Jean

 

Des gens amènent aussi les bébés à Jésus pour qu'il les touche. En voyant cela, les disciples leur font des reproches.  Mais Jésus fait approcher les bébés et il dit : « Laissez les enfants venir à moi, ne les empêchez pas ! En effet, le Royaume de Dieu appartient à ceux qui sont comme les enfants.  Je vous le dis, c'est la vérité : si quelqu'un ne reçoit pas le Royaume de Dieu comme un enfant, cette personne ne pourra jamais y entrer. » Luc 18, 15-17

 

***

 

Un chef juif demande à Jésus : « Bon maître, qu'est-ce que je dois faire pour recevoir la vie avec Dieu pour toujours ? » Jésus lui répond : « Pourquoi m'appelles-tu “bon” ? Personne n'est bon, sauf Dieu.  Tu connais les commandements : Ne commets pas d'adultère. Ne tue personne. Ne vole pas. Ne témoigne pas faussement contre quelqu'un. Respecte ton père et ta mère. »

 

L'homme lui dit : « J'obéis à tout cela depuis ma jeunesse. »  Jésus l'entend et il lui répond : « Une seule chose te manque encore : tout ce que tu as, vends-le et distribue l'argent aux pauvres, alors tu auras des richesses auprès de Dieu. Ensuite, viens et suis-moi. » Mais quand l'homme entend cela, il devient tout triste parce qu'il est très riche.

 

Jésus voit que l'homme est triste et il dit : « Pour ceux qui ont des richesses, c'est vraiment difficile d'entrer dans le Royaume de Dieu ! Est-ce qu'un chameau peut passer facilement par le trou d'une aiguille ? Eh bien, pour quelqu'un de riche, c'est encore plus difficile d'entrer dans le Royaume de Dieu ! Ceux qui écoutent Jésus lui disent : « Mais alors, qui peut être sauvé ? »  Jésus répond : « Ce qui est impossible pour les hommes est possible pour Dieu. »

 

Luc 18, 18-25

 

 

 

***

 

Prédication : La démesure de Dieu !

 

Aujourd’hui, deux épisodes successifs dans l’évangile de Luc où il est question du Royaume de Dieu. Où il est question de savoir comment entrer ou comment vivre dans ce Royaume. L’expression « Royaume de Dieu » peut toutefois engendrer de la confusion en nous laissant imaginer un territoire, un espace où Dieu habiterait. J’aime bien la formulation proposée par la traduction retenue aujourd’hui : au lieu de « vie éternelle », on parle de « la vie avec Dieu pour toujours » et au lieu de « richesses dans le ciel », on parle de « richesses auprès de Dieu ».

 

Ainsi, nous sommes invités à comprendre l’appel de Dieu à vivre dès maintenant et ici avec lui ou auprès de lui. Il n’est pas question d’imaginer même avec beaucoup de foi un « autre monde » ou un « un temps qui existerait en parallèle au nôtre ».

 

Et d’ailleurs, la Confession de foi de l’Église unie le souligne avec justesse : Nous ne sommes pas seuls, nous sommes appelés à célébrer la présence de Dieu, et que dans la vie, dans la mort, dans la vie au-delà de la mort, Dieu est avec nous. Avant de conclure à nouveau que nous ne sommes pas seuls.

 

La foi à la suite de Jésus est de vivre ici, maintenant cette vie où « Dieu est avec nous ».

 

Deux épisodes donc où il est question de la vie avec Dieu. Dans le premier, Jésus donne une « leçon » à ses disciples – c’est-à-dire à « ceux qui le suivent » : les jeunes enfants de par ce qu’ils sont, sont déjà dans la « vie avec Dieu ». Mais Jésus ne s’explique pas sur ce qui accorde un tel privilège aux enfants. Il ne dit rien sur le « comme », sur la manière des enfants de recevoir le Royaume. Et les théologiens et les auteurs chrétiens se sont employés au fil des siècles à chercher la qualité essentielle des enfants les rendant aptes à la vie avec Dieu. Ils ont parlé de confiance, de petitesse, d’humilité, de fragilité, de spontanéité.

 

Mais nous ne pouvons qu’épiloguer sur les mots de Jésus…

 

Et pouvons reconnaître secrètement que l’invitation de Jésus à d’être « comme » des enfants peut nous heurter : il est choquant de demander aux adultes que nous sommes, nous qui avons mis tant de temps à le devenir, d’être comme des enfants. Tout comme il est choquant de vivre dans notre société de consommation où on exige de nous d’être éternellement jeunes, à quelque part entre 18 et 25 ans. Mais ceci est une autre histoire !

 

 

 

À moins que la « leçon » que Jésus donnait à ses disciples et nous donne encore est celle-ci :

 

il est difficile d’être comme des enfants, et même impossible de le devenir à nouveau. Tout comme il est difficile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille ! Ainsi cette histoire d’enfants est en quelque sorte une parabole, comme l’est l’histoire du chameau : Il y a des choses qui nous sont impossibles.

 

 

 

Entre ces deux comparaisons – les enfants et le chameau –, il y a cette rencontre de Jésus avec un chef religieux. Celui ne vient pas à Jésus pour lui tendre un piège, comme d’autres l’ont fait ou le feront; il témoigne d’une recherche spirituelle sûrement sincère. Et lorsqu’il appelle Jésus « Bon maître », il n’y a pas d’ironie dans sa parole. Il voit en Jésus un maître – peut-être avait-il entendu la « leçon » donnée par Jésus à ses disciples et l’intention de le devenir lui aussi ?

 

 

 

Mais Jésus se révèle à bien y regarder un « maître pas si bon que ça » ! Il échoue à entraîner son interlocuteur à sa suite. Celui, entendant la folle proposition de Jésus de se dépouiller de tout, devint tout triste, incapable de poursuivre la route avec Jésus. Pourtant, avec Pierre et ses compagnons de pêche, avec Matthieu, un mot avait suffi pour qu’ils deviennent ses disciples. Il est vrai que ceux-ci possédaient si peu, que tout laisser ne leur coûtait pas beaucoup.

 

 

 

À la question de son interlocuteur lui demandant quoi faire pour recevoir la vie de Dieu pour toujours, Jésus lui rappelle les commandements appris depuis l’enfance, ces commandements  concernant surtout le respect d’autrui, de sa chair, de sa vie, des biens, de sa réputation. L’homme affirme alors avoir obéi à tout cela déjà. Il a déjà tout fait. Il a déjà tout. Par cette réponse, peut-être espérait-il recevoir de Jésus l’assurance d’être déjà dans la vie avec Dieu pour toujours. Jésus lui parle alors de ce qui lui manque. Et lui fait une proposition excessive : se départir de tout en faveur des pauvres et se risquer sur la route avec lui.

 

 

 

C’est trop pour l’homme, c’est trop pour lui d’apprendre que sa réussite spirituelle (il est un parfait obéissant de la Loi) et sa réussite matérielle (il est très riche) le prive du manque. Le prive de l’expérience d’éprouver le manque.

 

Dit autrement, il lui faut se demander : qu’est qui manque à ma vie et que je ne peux me procurer, que je ne peux obtenir qu’en me dépouillant ? Qu’est-ce qui est « absent » de ma vie et que je ne peux trouver qu’en me détachant ?

 

 

 

J’entends dans cet épisode un écho ces paroles également excessives de Jésus : « Si quelqu’un veut venir avec moi, qu’il cesse de penser à lui-même, qu’il porte sa croix chaque jour et me suive. Car l’homme qui veut sauver sa vie la perdra; mais celui qui perdra sa vie pour moi la sauvera. » Avec des exigences pareilles, on doit avouer que Jésus n’est pas un maître sachant s’attacher des disciples. Quand je lis certains passages des évangiles, je ne m’étonne pas que les foules ne se pressent plus aujourd’hui à la suite du Christ.

 

 

 

Tout vendre, tout donner ! Quelle exigence démesurée ! Certes, nous pouvons nous apaiser en nous disant que Jésus a souvent illustré ses propos par des exagérations : une graine de moutarde qui devient un arbre où les oiseaux peuvent faire leurs nids, des montagnes que l’on peut envoyer promener dans la mer, une femme qui s’attelle à pétrir 25 kilos de farine !

 

Alors pourquoi ne pas inclure l’invitation que Jésus fait au chef religieux de tout vendre et de tout donner dans sa manie d’en mettre un peu trop ?

 

Certes Jésus – surtout le Jésus raconté par l’évangéliste Luc – accordait beaucoup d’importance aux dangers des richesses et à la nécessité du partage : il suffit de se rappeler la parabole du mauvais riche et du pauvre Lazare ou le changement radical vécu par Zachée. Mais de là à tout donner…

 

Et ensuite nous pouvons nous dire que nous ne sommes pas très riches comme ce chef religieux ! À côté des grandes fortunes de ce monde, je peux en effet m’estimer très, très pauvre

 

– mais comparé à un Burundais qui doit compter sur environ 265$ pour vivre annuellement, je suis très, très riche.

 

 

 

Me voilà dans l’impasse : d’un côté, je suis tenté de reprocher à Jésus d’exagérer et de l’autre, je me sais faire partie des nantis de ce monde. Comment sortir de l’impasse ? En ne réduisant pas ce récit à une histoire d’argent seulement, mais nous interrogeant sur ce que le texte suggère :

 

qu’est-ce qui manque à ma vie, mais que je peux trouver en me dépouillant ? Par quelle dépossession me faut-il passer pour recevoir la vie avec Dieu maintenant et pour toujours ?

 

 

 

S’engager à la suite de Jésus demande peut-être de s’attarder à cette singulière question : qu’est qui manque à ma vie que je ne trouverai qu’au prix d’un certain détachement, même un détachement matériel ?

 

Ou dit autrement, qu’est-ce qu’il y a de trop dans mon existence qui m’empêche de recevoir ici et maintenant la vie avec Dieu pour toujours ? Questions très dérangeantes.

 

 

 

Et sur le chemin que nous ferons avec ces questions, il est fort probable que nous deviendrons un peu plus enfant, un peu moins riche et aussi moins chameau !

 

Robert Jacques

 


Prédication du 5 juin 2016

 

Luc 7,11-17 : Résurrection d’un jeune homme à Naïn

 

                Quel drôle de destin que celui de ce petit hameau nommé Naïn ! Simple bourgade de la Galilée parmi de nombreuses autres, située sur une petite élévation à une trentaine de kilomètres au sud-est de Nazareth, à 25 au sud-est de Capharnaüm, il entrera dans l’Histoire sainte parce que Jésus y fera un miracle; et pas n’importe lequel : il ranime à la vie un jeune homme mort, que l’on portait en terre !

 

                Alors que la semaine dernière le texte de l’Évangile (Luc 7,1-10) nous présentait la rencontre dense, intense, entre Jésus et le centurion de Capharnaüm et qui se termine par une surprenante déclaration de Jésus, ici, tout à l’opposé, Jésus croisent le chemin de petites gens, sans importance, des exclus de sa société.

 

Luc écrit que Jésus « se rendit » à Naïn. Quelle bien étrange décision ! Vraiment c’est incompréhensible ! Aucune logique ! Pourquoi diable décider d’aller à Naïn ? Il n’y a vraiment rien à faire là, absolument rien à voir; il n’y a rien d’intéressant à y découvrir. Il n’y a pas eu d’appel, il n’y a pas d’attrait, pas même de route pour s’y rendre, à peine un sentier entre les collines d’épineux. Et pourtant, Luc précise qu’ « une grande foule » le suit ! Pourquoi donc ? Et personne parmi ces gens, ou parmi ses disciples, n’ose dire à Jésus qu’il perd son temps à aller vers ce simple lieu-dit pauvre et sans apparat, en dehors des routes commerciales, où ne vivote et végète dans une innommable promiscuité qu’une population inculte, indigente, miséreuse, subsistant chichement grâces à quelques chèvres et autant de rapines, habitant dans quelques huttes délabrées ou à même les grottes environnantes ! Et trente kilomètres, c’était toute une journée de marche; trouveront-ils seulement à boire et à se restaurer auprès de ces loqueteux minables, miteux, galeux dans ce bled perdu au milieu de nulle part ? Trouveront-ils un lieu décent pour se loger ?

 

Et alors, comme dans le meilleur des scénarios, au moment même où Jésus arrive aux abords de la ville, en sort un cortège funèbre : le fils unique d’une veuve est porté en terre. Sans doute que c’est le village au complet qui formait le cortège funèbre; le village entier devait bien appréhender le triste sort qui attendait cette femme déjà pauvre et maintenant sans ressource aucune. Parmi ses pauvres, les plus pauvres, les plus démunies, les plus mal prises, étaient le veuves; et ici, il s’agit d’une veuve qui perd son fils, son unique pourvoyeur, son unique ressource. Alors, pris de pitié pour elle, les tripes retournées, répétant le miracle d’Élie auprès de la veuve de Sarepta, Jésus, de façon spectaculaire, devant ses disciples étonnés, à la face de cette foule agitée, devant les villageois déconcertés, médusés, ressuscite le fils, et fait ainsi entrer Naïn-moins-que-rien dans l’Histoire.

 

Immédiatement, sans plus attendre, Jésus ressuscite le jeune homme. Et par le fait même, il rend la vie à deux personnes : au fils qui était meurt et à sa mère qui n’était pas mieux que morte, car dorénavant elle n’avait plus personne pour assurer sa subsistance.

 

« Un grand prophète s’est levé ! Dieu nous a visités ! » (v.16) En effet; en un lieu où jamais on n’aurait pu croire que Dieu aurait pu venir. Comment Dieu peut-il visiter des lieux aussi méprisables. Dieu se fait proche des rejetés, d’une population sans pratiquement aucune vie religieuse, qui ne s’était jamais présentée au Temple, à qui jamais aucun prêtre n’était venu enseigner  la Loi, n’y aurait jamais même pensé.

 

En tant que disciples du Christ, notre modèle, nous avons à faire pareil : porter Dieu, dans les lieux écartés, les lieux reculés, les culs-de-sac, là où jamais on n’aurait cru que Dieu puisse aller; dans les taudis, les bidonvilles, les lieux de misère, sales, repoussants, misérables, oubliés; auprès des plus démunis parmi les pauvres. Le miracle sera alors qu’à travers nous, Dieu visite les lieux, les gens qui n’auraient cru être visités par Dieu, pour y annoncer la Bonne nouvelle, la Bonne Nouvelle de la Vie nouvelle; la Bonne nouvelle de la Résurrection, de l’espérance, de l’avenir qui s’ouvre, transformé.

 

David Fines